dimanche 16 avril 2017

16 avril 1917 – Chemin des Dames, 1er jour


Le 16 au matin, à l’heure H nous sommes dans la tranchée de départ.

Source : JMO du 132ème R.I. – 16 avril 1917 (6h00)
       Le colonel [Théron] a décidé de partir avec la première vague d’infanterie avant que l’artillerie ennemie ait eu le temps de déclencher le barrage. Une fois arrivé dans les tranchées allemandes il se serait laissé dépasser par son régiment. Ce raisonnement, qui pouvait se défendre, s’est révélé malheureux. Il se trouve que l’artillerie allemande a été complètement muselée par la nôtre, ou s’est repliée. Par contre, malgré l’intensité de notre pilonnage, les nids de mitrailleuses, solidement bétonnés, sont restés intacts.
Quand nous nous élançons hors des tranchées notre terrain d’attaque est balayé par les balles.

Source : JMO du 132ème R.I. – 16 avril 1917 (6h10)

       J’arrive pourtant avec la première vague jusqu’aux premières lignes allemandes, mais c’est pour constater que le colonel [Théron] et son état-major n’ont pas pu progresser jusque là. J’apprends qu’il est bloqué entre les deux lignes dans un grand trou d’obus. Je dois donc revenir en arrière pour le rejoindre. Le retour est aussi scabreux que l’aller. Au passage je m’arrête un moment auprès d’un de mes camarades, [Georges Etienne Joseph Soter] Baillot, officier mitrailleur, blessé mortellement, mais je dois l’abandonner sans rien pouvoir faire pour lui.
Je retrouve mon colonel [Théron], très ennuyé :
« Au fond de ce trou balayé par les mitrailleuses il m’est impossible de commander mon régiment, de communiquer ni avant l’avant, ni avec l’arrière. Retournons à la tranchée de départ ».
Retraite catastrophique ! Le colonel [Théron] reçoit une balle dans la cuisse, le capitaine Gabet dans la mâchoire, [Lucien] Soula est tué ainsi que l’officier de liaison d’artillerie. Ce sont les plus jeunes : Deconinck, [Pierre] Péchenard, Le Gall et moi qui s’en tirent, sans doute parce que nous sommes plus agiles et plus rapides pour sauter d’un entonnoir dans un autre ou ramper sous les barbelés. Mais nous devons encore faire des va-et-vient pour porter secours aux blessés.
Les nouvelles sont consternantes : notre progression a été rapidement stoppée et nos pertes sont lourdes. Au 2ème bataillon notre cher commandant [Antoine] Rivals a été tué, ainsi que le capitaine [René] Candillon et bien d’autres.

Source : JMO du 132ème R.I. – 16 avril 1917 (6h20)

       Bouchez qui m’avait remplacé à la tête de ma section est grièvement blessé, [Roger de] La Morinerie aussi. Il n’a pas été bloqué comme le reste du régiment. Protégé sans doute par un repli de terrain, il a pu progresser avec sa section jusqu’à l’entrée du tunnel du canal de l’Aisne à l’Oise, qui passe sous le Chemin des Dames. Il a fait connaître sa position à l’arrière par des signaux lumineux. Lorsqu’il s’est rendu compte qu’il était en pointe très avancée, sans aucune liaison, il s’est décidé à se replier avec ses hommes et a reçu alors quatre balles dans la jambe[1].

Source : JMO du 132ème R.I. – 16 avril 1917 (6h40)

        Le 2ème bataillon une fois de plus a été décimé. Au bout d’une demi-heure le régiment se trouve presque sans officiers et sans commandement.

Source : JMO du 132ème R.I. – 16 avril 1917 (6h50)

       Le commandant [Adrien] Perret, chef du bataillon, prend la place du colonel Théron et m’envoie rendre compte au P.C. de l’Infanterie divisionnaire installé dans la pile d’une écluse du canal.

Source : JMO du 132ème R.I. – 16 avril 1917 (9h30)

Le colonel Maurel qui la commande n’a ni la bonté, ni le calme, ni la sagesse du colonel Théron. Il a laissé une triste réputation au 132 qu’il a longtemps commandé : aux Eparges on l’avait surnommé « la Torpille » et le surnom lui est resté. Après le sanglant échec de notre attaque, il est d’une humeur massacrante.
Au moment où j’arrive il se met à table avec ses officiers d’Etat-major. L’idée de m’offrir à partager son repas ne lui vient même pas à l’esprit. Son omelette est pourtant très appétissante et j’ai abandonné mes musettes avec mes provisions dans la tranchée allemande pour avoir les mouvements plus libres. Il est vrai que je suis peu présentable. J’ai laissé dans les barbelés la moitié de ma capote. Ce qui en reste est maculé du sang des blessés que j’ai pu aider.

Source : JMO du 132ème R.I. – 16 avril 1917 (12h00)

 
Citation Jean Médard
      
L’après-midi le commandant [Adrien] Perret me demande d’essayer de préciser sur la carte la position actuelle de notre première ligne. Une ou deux pièces d’artillerie se sont mises à tirer sans nous faire beaucoup de mal, par contre les mitrailleuses 
Légion d'Honneur Jean Médard
se sont calmées. Sans doute ménagent-elles leurs munitions car je puis remplir ma mission heureusement et parcourir tout le front avancé du régiment sans être trop inquiété. Je puis fournir sur un plan directeur un relevé complet de la position de nos troupes, ce qui me vaudra une citation à l’ordre de l’Armée et, plus tard, la Légion d’Honneur.
 

Mémoires de Jean Médard, 1970 (3ème partie : La guerre)

Source : JMO du 132ème R.I. – 16 avril 1917 (dans la soirée)
Source : collections BDIC
(Cette photo est prise dans une zone un peu à l'ouest de celle où Jean et ses camarades ont combattu, sans doute dans la
zone d'action du 106ème R.I.)
 1 contre 8
Le 132ème régiment d’infanterie.
1914 à Février 1919[2]
 
            Le 16 avril, le 132e doit attaquer de la ferme de Metz en direction de la ferme Froidmont.
            Le départ pour l’assaut, le 16 à 6 heures, offre un admirable spectacle.
            En première ligne, le 2e bataillon à droite [donc le long du canal], le 3e bataillon à gauche, en réserve le 1er bataillon [derrière le 2e].
            Les vagues sortent dans un ordre parfait avec le même calme qu’à la manœuvre. Mais après le franchissement de la tranchée d’Orsova, première ligne allemande, à 6 heures 10 un crépitement de mitrailleuses part de toutes les directions.
            Les mitrailleuses ennemies, que n’avaient pas fait taire notre artillerie, accomplissent leur terrible œuvre de mort.
            Le 2e bataillon est entièrement décimé, le Chef de bataillon Commandant Rivals, tous les commandants de compagnie tombent pour ne plus se relever.
            Les débris de ce bataillon sans chefs se cramponnent néanmoins au terrain.
            A sa gauche, le 3e bataillon, bien que décimé lui aussi, progresse lentement.
            Il a fallu relever les épaves du 2e bataillon pendant la nuit par le 1er bataillon.

[1] Selon toute vraisemblance, Jean a eu connaissance de ces informations détaillées sur ce qui est arrivé à Roger de La Morinerie lorsqu’il est allé lui rendre visite à l’hôpital le 20 avril.
[2] Le texte intitulé « 1 contre 8. Le 132ème régiment d’infanterie. 1914 à Février 1919 » a été publié en Alsace, à Bischwiller où le 132ème a cantonné au début de 1919 (ne pas confondre avec Bitschwiller-les-Thann, commune près de laquelle il cantonnait de l'été 1917 jusqu'au début de 1918). Ce document est préfacé par le colonel Adrien Perret. Bien qu’il soit anonyme, il est évident qu’il a été écrit, sinon par le colonel lui-même, du moins par un membre de son très proche entourage. Le texte complet de ce document se trouve, entre autres, sur le site de la BDIC, ici.