jeudi 30 juin 2016

Sommelonne, 30 juin 1916 – Jean à sa mère

30-6-1916
            Maman cherie, 

            Toujours le calme du repos. Nous sommes encore un peu comme meurtris par les journées passées. Je viens d’écrire à la famille du sergent [Clément] Lefèvre, de ma section, qui ne peut pas croire à son malheur.
            Cette après-midi, comme exercice j’ai amené mes poilus dans les bois où nous avons mangé des fraises.
            J’ai reçu depuis mon retour du feu 3 paquets de gourmandises, vous me gatez.
            Tante Anna m’avait proposé le rasoir de Pierre. Il me serait précieux.
Tendrement toujours 

Jean

mercredi 29 juin 2016

Sommelonne, 29 juin 1916 – Jean à sa mère

29-6-1916
            Maman cherie, 

            Toujours le repos, dont on jouit infiniment. Le pays est vert et agreable. Je mange et je dors. Le reste du temps je geule après les poilus qui nettoient mal leur fusil ou leur grange. Tout le monde est encore un peu fatigué et abrutti. Je ne crois pas que nous restions longtemps ici. Nous irions au repos autre part.
Tendresses à toi. 

Jean

mardi 28 juin 2016

Sète, 28 juin 1916 – Mathilde à son fils

Villa de Suède ce 28 Juin 1916
            Mon fils bien aimé 

            Moi j’étais sur la côte d’azur ou je passais malgré la tristesse des cœurs, des heures d’apaisement et de paix pendant que tu étais là-bas – et cela je ne me le pardonne pas et c’est au contraire quand par un miracle nouveau de la bonté Dieu, tu étais sorti de l’enfer et au repos que j’ai eu les plus grandes angoisses. Il n’en faut pas parler – il te faut tout ton grand, ton cher, ton beau courage, que je ne dois pas faire faiblir.
            J’ai eu hier une dépêcher de Mlle Viguier pr me rassurer, ce soir une bonne lettre. Je ne puis te dire ce que je pense d elle ne trouvant pas les mots pr cela. Elle me fait rougir de honte car c’est à la vieille femme qu’elle est obligée de donner des conseils et de montrer la voie à suivre. Mon cheri quelle amie tu as là !
            Je m’attendais bien à avoir une longue lettre aujourd’hui ! Peut être as-tu du te reposer longtemps. Ce sera pour demain. Que Dieu bénisse ce sommeil et ce repos. Comme je voudrais te bercer doucement ! Melle Viguier me dit que tu vas rencontrer Westphal là-bas. Je le voudrais bien.
            Ce pauvre sergent Lefèvre, est-ce le père de 4 enfants dont tu m’as parlé ? Y a-t-il eu beaucoup de pertes dans les autres compagnies ?
            Melle Viguier me dit encore que lorsque je ne puis pas prier, je me tranquillise qu elle prie pour nous. Quelle grande âme. Comme je l’aime. Combien il me tarde d’avoir quelques details.
            Adieu pour ce soir, mon bien aimé de fils. Mes plus douces caresses avec toi. 

Ta mère aff.
Math P Médard 

Sommelonne, 28 juin 1916 – Jean à sa mère

28-6-1916
            Maman chérie, 

            Je puis enfin t’ecrire à tête reposée après 10 heures de sommeil dans un bon lit, entre deux draps très blancs.
            Eh bien ! Ça a été assez dur. De Champagne à Verdun ns sommes allé mi en chemin de fer, mi à pied, mi en auto.
            Le 14 campement original ds les peniches d’un canal.
            Le 15 après-midi ns nous mettons en route pour les lignes.
            Grand’halte près d’une batterie d’artillerie. Les officiers de la batterie (2 capitaines et 2 ss-lieut) m’invitent aimablement à diner avec eux. Je ne devais pas faire de quelques jours d’aussi bon repas. Ils sont amusants et interressants, anciens artilleurs coloniaux.
            A la nuit interminable teorie de soldats ds les boyaux. C’est déjà lugubre on rencontre les premiers morts.
Source : Mémoire des hommes - JMO du 132ème R.I. – 15 juin 1916
            On arrive ds un tunnel [tunnel de Tavannes] abri révé, où nous passons 24 heures. Abri révé pour la sécurité, mais pas pour l’odeur. Nous apprenons que notre commandant de Cie, [le lieutenant Renault] qui ns avait précédé en ligne est blessé, légèrement et déjà évacué.
            Le 16 au soir nous montons en ligne. La relève qui est generalement très perilleuse se passe bien pour nous. Le boyau se perd peu à peu ds les trous d’obus et finit par ne devenir qu’un sentier accidenté. Nous relevons un regiment de zouaves, c’est-à-dire que ns occupons les trous d’obus ds lesquels il était couché. Nous en amenageons d’autres. Ns sommes à 300 mètres du fort de Vaux.
            Le 17 ns restons terrés dans nos trous sous le bombardement. L’adjudant Lechanteux est blessé, pas très grievement. Aucune perte à la section.
            Le 18, le bombardement redouble. Un seul obus bien placé tue 5 hommes[1] de ma section. Le sergent [Clément] Lefèvre est tué. Le sergent Royer blessé.

Source : collections BDIC
            Le soir c’est toujours la detente. Non pas que le bombardement cesse, mais parceque on est moins vu, on peut communiquer, evacuer les blessés, amenager les trous. Je reçois l’ordre de changer d’emplacement avec ma section. J’insiste pour garder les emplacements où j’avais pourtant perdu du monde. Rien à faire. Nous nous portons autre part et ns installons. En somme ce nouveau coin qui avait l’air terrible nous a couté plus d’emotion que de mal. 6 hommes enterrés par un obus, que nous avons pu deterrer sans qu’ils aient trop soufert ; un blessé dans le courant de la journée. Il saigne comme un veau et la plaie est horrible, mais il s’en sortira. Je lui ai fait un pansement et mes vêtements en sont encore couverts de sang.
            Le 19 encore quelques pertes. Le meilleur de ma section [Jean-Baptiste Lemaine sans doute] est tué et je le pleure comme un frère. Garçon solide, serieux, bon.
            Ds la nuit ns sommes relevés par un autre regiment de la division. Epuisement physique complet. Ns ns étions nourris pendant 4 jours de pain de guerre et de boites de singe, et ns avions beaucoup souffert de la soif ; mais trouvons quand même assez de force pour fuir ce terrible coin. Nous arrivons ds un petit village pas loin du front [Haudainville], debarbouillage, decrassage, carte à la maison ; ns buvons toute l’eau des fontaines. Nous dormons un peu aussi. Malheureusement pendant que ns nous preparons au repos, le combat continue à quelques kil. de nous. Les boches ont attaqué un peu partout, et au point même que nous occupions. Ds la nuit il ns faut remonter, malgrès la fatigue.
            Le 21 en reserve ds un ravin assez en arrière.
Le 22-23-24-25 en reserve en 2ème ligne. Ns sommes bombardés et avons des pertes, mais c’est quand même beaucoup moins dur que la première fois. Ns sommes très fatigués et attendons avec anxiété le signal de relève. Il arrive le 25 après-midi. Nous sommes relevés par des chasseurs. A la nuit ns arrivons au petit village dont je t’ai deja parlé. Ns repartons à 2 heures du matin et faisons une petite marche à pied, puis un long trajet en auto, et ns sommes debarqués ici vers 3 heures de l’après-midi, un peu ahuris et brisés. Ici j’ai trouvé un lit, comme tu vois. Ici c’est un petit village [Sommelonne] très acceuillant à l’ouest de Bar-le-Duc. Toujours eau, verdure et pinard.
Si ça peut te faire plaisir je te dirai que je vais passer sous-lieutenant. J’avais déjà été proposé plusieurs fois, mais les competitions étaient nombreuses. Maintenant, elles le sont moins, malheureusement.
Je ne te parle pas d’oncle Marc. J’ai appris ça inopinément par un mot de toi qui m’est arrivé dans la tourmente. Je vais ecrire à tante Berthe. Je vais aussi écrire à tante Anna pour la féliciter de la naissance de ce garçon ; quelle joie ça doit être !
Mille tendresses à tous. Si tu savais ce que j’ai pensé à vous pendant ces longues et terribles journées. Il me semblait que votre souvenir était mon viatique. Maintenant que le regiment est reduit mon tour de permission se rapproche un peu, mais ça ne peut être quand même avant un mois, peut être davantage. Comme il me tarde !
Je t’embrasse tendrement.

Jean


[1] Les cinq tués du 18 juin (cf. carnet de Jean Médard) : Victor Bourey, Louis Le Saëc, Clément Lefèvre, Jules Pingret, Paul Savers, Le seul dont je n’ai pas retrouvé la fiche est Paul Savers (bien que j’aie essayé plusieurs variantes orthographiques). D’après le carnet, tous les tués de la section de Jean le sont le 18, sauf Jean-Baptiste Lemaine dont la mort est notée au 20 et Pierre Louis LeMoing, le 21.

lundi 27 juin 2016

Sète, 27 juin 1916 – Mathilde à son fils

Villa de Suède ce 27 Juin 1916
            Mon Jean bien aimé 

            Comment t’exprimer ce qui vient de se passer en moi au reçu de ta carte du 21 ? Cela ne peut s’écrire. Tu lis dans mon âme, tu le comprends. Après avoir remercié celui qui écoute nos supplications et qui a fait encore bonne garde autour de toi j’ai vite écrit à tante Fanny qui s’inquiète bcoup aussi et qui ce matin m’avait écrit une bonne carte pr me faire reprendre courage, me disant que des gens de Marseille, les Gétaz, ayant un fils au 132 ne savaient rien depuis le 14. J’étais aussi effondrée que hier, mais à peine capable, même de prier. C’est la vieille Alice qui m’a apporté ton mot en chantant pr ne pas trop m’emotionner et je lis entre les lignes les souffrances sans nom qui ont été votre lot…
            Comment pouvez-vous supporter de pareilles choses ? Comme il me tarde d’avoir des détails ! Avez-vous reçu des provisions… avez-vous souffert de la soif ?
            Devez-vous retourner dans cet enfer ? et tu es peut être à nouveau à l’heure où je t’adresse ces lignes. Oh ! que Dieu ait encore pitié !
            Nous t’envoyons des paquets, mais hélas cela est long et tu n’as peut être pas encore le premier.
            Hier j’ai écrit à ton adjudant Lechanteux pr essayer de savoir et lui est blessé l’est-il gravement ? J’ai écrit aussi hier à Mlle Viguier elle me télégraphie à l’instant pr me donner de bonnes nouvelles. Comme elle est bonne ! Elle a donc eu des nouvelles avant moi : elle me dit qu’une lettre suit.
            Sais-tu que je suis restée quatorze jours sans rien savoir ? tu comprends j’étais au bout de mon courage. Oh ! mon Jean chéri que tu es un bien aimé ! Ta vie c’est la mienne. Dors mon chéri, repose toi si cela est possible. Repose ton courage dont tu as tant besoin.
            Nous vivons de toi ici et t’envoyons  tous nos tendresses. Bien des baisers : les plus doux que puisse faire une mère.
            Je ne sais si tu en es cause mais Alice se dessèche. Suzie bien brave la fait seconder  pour tous travaux. Elle ne fait plus que la cuisine.
            Na t’envoie un baiser.

Sommelonne, 27 juin 1916 – Jean à sa mère

27-6-1916
            Maman cherie, 

            Nous voilà de nouveau au repos très à l’arrière après le « coup dur ». Hier à cette heure-ci j’étais encore ds les tranchées, mais les camions automobiles boivent l’obstacle. Ns sommes remontés au feu le soir même où je te donnais des nouvelles des 4 premières journées. Nous y avons passé encore 5 jours. Heureusement ns étions alors en deuxième ligne et nos pertes ont été moins fortes. Maintenant je suis un peu brisé. Je t’écrirai longuement demain.
Très tendrement 

Jean
 
Source : JMO du 132ème R.I. - 27 juin 1916

dimanche 26 juin 2016

26 juin 1916 – Verdun, relève


Le 26 des camions nous emmènent loin du champ de bataille et nous débarquons à Sommelonne entre Bar-le-Duc et St-Dizier. Je trouve même une chambre et un lit.
Toussaint m’a promis de ne plus se saouler et je l’ai pris comme tampon en remplacement du pauvre Lemaine. Jamais mes affaires n’ont été aussi bien décrottées, lavées, brossées, fourbies et cirées.   

Mémoires de Jean Médard, 1970 (3ème partie : La guerre)

samedi 25 juin 2016

25 juin 1916 – Verdun, relève


Le 25 après-midi nous sommes enfin relevés par un bataillon de chasseurs. Cette fois l’épreuve est bien finie. Nous repartons vers le sud. 

Mémoires de Jean Médard, 1970 (3ème partie : La guerre)

Source : JMO du 132ème R.I. - 26 juin 1916
 

vendredi 24 juin 2016

Sète, 24 juin 1916 – Mathilde à son fils

Villa de Suède 24 Juin 1916
            Mon Jean bien aimé  

            Je t’écris de notre petit jardin ou il fait déjà bien chaud et je songe avec mélancolie à ce que tu as à supporter, à ce que tu supportes sans doute mon enfant chéri pour qui je donnerais ma vie si volontiers si elle pouvait t’enlever, t’épargner de la souffrance ! mais je ne puis rien, rien pour toi que prier, prier sans me lasser et t’envoyer à travers la distance toute mon âme. Si je ne puis t’enlever ta souffrance, Dieu est près de toi pr t’aider et pr te tendre sa main secourable.
            Je ne sais toujours rien de toi depuis quelques jours. Je reçus le 21 une carte du 14 et depuis j’attends toujours avec angoisse. Que Dieu ait pitié de nous.
            Na t’envoie un baiser de sa mignonne petite main. Si tu savais comme elle embrasse ta photo ! Elle devient si intéressante. Je pense qu’après ces jours terribles que tu passes tu auras un congé. J’ai rencontré en route revenant de Marseille des soldats qui allaient en congé après être allés à Verdun et je m’arrête parfois à cette idée en tremblant déjà d’émotion. Quel beau jour ce sera.
            Visite de Mme Brun. Son fils trouve le temps très long et écrit bien mélancoliquement.

            Nounou attend ma lettre pr l’emporter je n’ai plus que le temps de t’envoyer de douces caresses. 

Ta vieille maman 
 

jeudi 23 juin 2016

23 juin 1916 - Verdun, en ligne



Source : collections BDIC
       Nous nous installons dans la deuxième ligne de résistance au-dessus du ravin de la mort et du tunnel. Nous y passons quatre jours, du 22 au 26. Nous occupons une véritable tranchée. Le bombardement est moins intense et les pertes moins fortes, en tout cas pour la 5ème.
        Mais ma situation personnelle n’est pas enviable. K.[1] est devenu notre commandant de compagnie. Avant Verdun on l’avait aiguillé sur une voie de garage, au dépôt divisionnaire, pour se débarrasser de lui. Maintenant qu’il faut faire flèche de tout bois on nous l’a rendu. Il est le seul officier de la compagnie car Soula a été affecté autre part. Il assure donc en principe le commandement, mais il n’est plus qu’une loque. Le bombardement encore violent lui a fait perdre ce qui peut lui rester de calme et de courage. Il est blotti et couché dans une niche, sous le parapet, et rien ne peut l’en faire bouger. Il ne la quitte même pas pour pisser et il faut que son ordonnance lui apporte à cet effet une vieille gamelle dont il se sert comme pot de chambre. Il est la risée de tous. Pratiquement je dois assurer le commandement de la compagnie sans en avoir officiellement la charge.
Source : Mémorial GenWeb

        Nous passons encore de dures journées. Dans la nuit du 23 au 24 trois hommes sont encore tués dont le bon Jean-Marie Leberre, qui avait été si ému en Champagne à la pensée d’avoir tué un homme. Son tour est arrivé. La nuit suivante au moment où une rafale d’obus s’abat sur nous, nous nous aplatissons contre la paroi de la tranchée ; Sartran, qui s’est collé contre moi, est atteint à une grosse artère et j’entends son sang couler comme une fontaine sans rien pouvoir faire pour lui porter secours. Il meurt dans mes bras. 

Mémoires de Jean Médard, 1970 (3ème partie : La guerre)

[1] Rappel : K.G., lieutenant au 132ème a été anonymisé par l’auteur du blog. Il commandait la 5ème compagnie suite à l’évacuation du lieutenant Renault, blessé lors d’une reconnaissance le 16 juin. 

mercredi 22 juin 2016

Sète, 22 juin 1916 – Mathilde à son fils

La maison ce 22 Juin 1916
            Mon Jean chéri 

            Sais-tu d’où je t’adresse ces lignes ? de la maison ; de la maison, où  je suis seule, et puis penser à toi sans que rien ne détourne ma pensée. J’y suis venue y ayant rendez-vous avec la femme d’un officier qui désire visiter les lieux, pr louer ; elle ne vient pas et je souhaite presque qu’elle ne vienne pas me distraire dans mes souvenirs. Je revois le passé, le cher passé, déjà lointain où tu revenais à quatre heures du collège, moi si heureuse de te trouver à la maison. Que c’était bon ! Combien j’aurais du mieux jouir de ces heures bénies – et maintenant je ne puis même me figurer ou tu vis, où tu souffres. Je suis bien anxieuse sais-tu de ne pas avoir de nouvelles.  Ces dernières sont du 14 – je ne vis pas. Mon grand chéri oh dis moi que tu vas bien.
            Suzie t’envoie un petit gâteau aujourd’hui ; pas fait dans la maison (mais je l’espère bon tout de même ; demain je t’enverrai à mon tour. As-tu reçu ton costume ? et tes souliers ?
            J’ai fait un pénible voyage hier. Suzie et Hugo ne m’ont pas trouvée à la gare à minuit, je suis rentrée à 7 h du matin après avoir passé 6 heures en gare de Nîmes. Par erreur j’ai pris un omnibus qui s’arrêtait à Nîmes et n’allait pas plus loin. Aussi, cela, mes pensées attristées, douloureuses je suis à mon tour très vaseuse, abruttie de fatigue et de sommeil mais cela aidera au repos.
            Tante Fanny a été si bonne, si affectueuse. Elle m’a beaucoup entourée, m’a bcoup témoigné. Elle m’a donné une robe pr mon deuil. Tu ne sais rien encore de cela et c’est mieux. Ce départ d’oncle Marc. Il laisse une paix bienfaisante qui calme un peu mes remords bien cuisants.
            Ma plume écrit mal – excuse ; j’ai reçu de toi du 9 et du 10, rien le 11, hier du 13 un jour après la carte du 14 qui me laisse celle-ci toute secouée. Mais courage et confiance. Dieu est là.
            Je t’envoi d’infinis baisers.
Ta mère

22 juin 1916 – Verdun, en ligne

      Nous passons la journée du 22 dans un ravin encore éloigné des premières lignes où nous n’avons à souffrir que d’un petit arrosage d’obus lacrymogènes. Il vaut mieux pleurer que saigner.
Source : collections BDIC
 
Le soir pendant la marche en avant dans le boyau Altkirch nous faisons pour la première fois l’expérience d’un bombardement par obus à ypérite. Pas d’explosions. Ce n’est pas très impressionnant sur moment. Les effets meurtriers se font sentir à la longue. Notre compagnie est d’ailleurs peu touchée, mais cette longue marche dans les boyaux est éreintante avec ses à-coups multiples, le masque sur la figure.  

Mémoires de Jean Médard, 1970 (3ème partie : La guerre) 

mardi 21 juin 2016

Marseille, 21 juin 1916 – Mathilde à son fils

Villa Svéa le 21 Juin 1916
            Mon enfant bien aimé  

            Je passe à Svéa cette dernière journée où je ne suis pas ; toute en pensée auprès de toi. Je ne me doutais pas en ces deux journées paisibles sur la côte, que tu étais toi dans cette effroyable tourmente et je m’en veux de ce court moment de douceur où prtant aucune de mes peines de m’a abandonnée et je n’ai rien de toi aujourd’hui venant de Cette.
            J’y arriverai cette nuit, peut être aurai-je la douceur de trouver un mot de toi. Il a du se perdre de tes lettres certainement. Tante Fanny sait par moi que tu as reçu son argent mais pense qu’une lettre à son adresse a du se perdre aussi car elle te demandait l’adresse du brave poilu que tu lui as recommandé et à qui elle voudrait envoyer un paquet et elle ne l’a pas. Veux-tu peux-tu la lui donner ?
            Tante Berthe m’a donné pour toi le manteau d’officier d’oncle Marc. Je l’emporte à Cette pr le soigner. Dis-moi, tout ce dont tu as besoin je t’en supplie. Annie et Jane t’envoient d’affectueuses choses. Tante Fanny sa tendresse et moi que t’envoyer d’assez tendre mon Jean bien aimé ? En tous cas l’assurance que le cœur de ta triste maman est tout là bas au milieu de la mitraille. Si je savais où te chercher ! dans quel coin de la région terrible.
            Je pense que tout va bien à Cette, il me tarde maintenant d’y être.
            Je t’embrasse avec toute mon âme.

Ta mère

Vaux, 21 juin 1916 – Jean à sa mère (lettre codée)

[Grâce à son système de pointage clandestin, Jean indique à sa mère qu’il combat à Vaux (orthographié ici V E A U). Voir la 3ème ligne :  "Je viens de passer quelques journées assez dures."

21-6-16
            Maman cherie 

            Comme il me tarde que cette carte t’arrive, et comme tu dois t’inquiéter. Je viens de passer quelques journées assez dures accroché au terrain, couché avec mes hommes au fond de trous d’obus sous un bombardement qui empêche toute organisation. Nous aurions tous preferé l’offensive à cette immobilité de 4 jours sous les marmites.
            Malheureusement, il y a eu de la casse. Le lieutenant Renault, commandant de la Cie a été blessé. Ds ma section le sergent [Clément]Lefèvre est tué, le sergent Royer blessé, l’adjudant est blessé. Ce matin on arrive au repos avec 10 hommes de ma section seulement. C’est rudement dur de voir tomber tous ces braves garçons. Moi je suis un peu epaté de me trouver entier. Je te donnerai des details plus tard. Pour le moment, je suis brisé par la fatigue et par tout ; et je ne puis me tenir debout. Je vais dormir Au repos je trouve tout un courrier et la nouvelle à la fois attristante et reconfortante de la mort d’oncle Marc m’a  tout emu.
Tendrement 

Jean

21 juin 1916 – Verdun, en ligne

Source : JMO du 132ème R.I. - 21 juin 1916

Au petit jour, nous atteignons enfin Haudainville. Le sergent-major Charlet qui est venu à notre rencontre ne nous reconnaît pas avec nos barbes de cinq ou six jours, nos figures noircies par la poudre, notre amaigrissement, notre air hagard, nos capotes maculées de sang. En arrivant nous buvons toute l’eau des fontaines, nous nous décrassons, j’écris une carte à ma mère pour la rassurer sur mon sort et, à peine allongés sur le foin, nous sombrons dans un profond sommeil.

        Consternation à notre réveil ! Cette nuit même il va falloir repartir. Quelques heures après notre départ les Allemands ont déclenché une grande offensive sur le front que nous venions de quitter. Ils ont progressé. Le 54 qui nous a relevé a été anéanti ou fait prisonnier et, avec lui, notre chef de bataillon et nos cinq commandants de compagnie qui étaient restés derrière nous pour passer les consignes.
On parle de nous faire contre-attaquer, mais comme notre régiment est réduit à bien peu de chose, privé d’officier et écrasé de fatigue, le commandement y renonce. Il va nous renvoyer en avant sur des positions de repli.
Il parait qu’au premier bataillon les réactions ont été assez vives, mais le commandant [Adrien] Perret, qui connaît ses hommes, a compris qu’il ne s’agissait pas d’une mutinerie, mais d’un mouvement de désespoir. Il a su leur parler et les décider à remonter. Il vient de perdre lui-même son fils unique [Robert Perret (1895-1915)]. C’est au nom des morts qu’il a parlé à ceux qui sont encore vivants. Cette journée de repos nous a quand même rendu quelques forces et, à deux heures du matin nous repartons.  

Source : JMO du 132ème R.I. - 21 juin 1916

Mémoires de Jean Médard, 1970 (3ème partie : La guerre)


 

lundi 20 juin 2016

20 juin 1916 - Verdun, en ligne

 
Source : collections BDIC

         Au petit jour un sergent de la huitième et trois hommes chargés de bidons d’eau arrivent de l’arrière à notre hauteur. Pour ravitailler leur compagnie ils sont allés jusqu’à la fontaine de Tavannes, à la sortie nord-est du tunnel, un endroit redoutable, sans cesse pilonné. Ils en sont revenus sains et saufs.
  Aspirant, nous allons nous installer à côté de vous si vous le permettez. Il fait trop jour maintenant pour que nous puissions regagner notre compagnie en première ligne.
– Vous êtes les bienvenus, mais les bidons que vous portez représentent pour nous un supplice de Tantale. Cette eau est pour votre compagnie, donnez-nous pourtant un fond de quart, de quoi nous humecter le gosier.
– Bien sûr aspirant.
Nous sommes là quelques-uns à recevoir quelques gouttes du précieux liquide. Nos nouveaux compagnons sont à peine installés dans un trou voisin qu’un gros obus tombe, tout proche. Des cris s’élèvent. Nous nous précipitons, Replonge, Toussaint et moi. Les porteurs d’eau sont enterrés sous une énorme souche que l’explosion de l’obus a soulevée et qui est retombée sur eux. Ce n’est pas trop de tous nos efforts pour faire basculer la souche et pour les délivrer. Ils sont indemnes, mais les bidons sont crevés ou vidés, l’eau est perdue, cette eau que nous aurions pu boire à longs traits.
Source : Mémoire des hommes - Morts pour la France
            Nous vivons une quatrième journée de bombardement sans boire, sans manger, sans dormir. Un obus tombe dans le trou voisin sur mon « tampon », [Jean-Baptiste] Lemaine, un garçon dévoué, discret, courageux, que j’aimais beaucoup. Il est pulvérisé. Il ne reste plus de son corps que quelques fragments de viande hachée sur la pèlerine en  caoutchouc que j’ai étendue au-dessus de nos têtes pour nous préserver de l’ardeur du soleil.
Maintenant que ma vie est terriblement menacée et que je vais peut-être la perdre d’un instant à l’autre, je me demande comment j’ai pu la vivre jusque-là sans en reconnaître la valeur, en savourer le prix et la beauté. Je promets à Dieu de ne plus vivre dans l’inconscience et l’indifférence, mais dans la reconnaissance. Je me livre à des calculs sordides : « Je donnerais bien un bras ou même une jambe pour sortir de là. Pas mes yeux ». Je voudrais que ma mère et la vieille Alice soient mortes pour qu’elles n’aient pas la douleur d’apprendre ma mort. Ma prière est instinctive, mais incohérente.
            Le soir les bruits de relève se confirment. Il est entendu que ma section, dont il ne reste plus que six hommes sur trente, prendra la queue de la compagnie. Le chef de bataillon et les commandants de compagnie restent un jour de plus pour passer les consignes aux officiers du 54, qui nous relève, et pour leur donner le temps de se familiariser avec le terrain.
La relève est là ; l’épreuve se termine. Monsieur Soula marche en tête pour conduire la compagnie vers l’arrière. Mais le malheureux s’oriente mal. Je vois les trois sections de tête qui le suivent faire un mouvement tournant pour prendre finalement la direction du nord. Je me précipite. Il faut courir pour rattraper la tête de la colonne et je suis à bout de force et de souffle :
– Mon lieutenant, nous marchons vers les Boches.
– Qu’est-ce que vous racontez ?
– Regardez devant nous cette masse sombre, c’est le fort de Vaux. Nous marchons droit dessus. 
      Nous reprenons la bonne route. Malgré notre épuisement nous aurons toujours assez de force pour évacuer un terrain dont le sol nous brûle les pieds. La relève se déroule dans un calme relatif.
Source : collections BDIC


Au passage nous traversons le « ravin de la mort »[1] et passons à côté de la fontaine de Tavannes. Je ne puis empêcher mes hommes de se jeter sur l’eau qui remplit quelques trous d’obus, de s’aplatir et d’y boire comme des bêtes malgré les cadavres étendus tout autour, malgré la sinistre réputation du coin.
 
Mémoires de Jean Médard, 1970 (3ème partie : La guerre)

[1] L'auteur du site sur le bois Fumin explique : «Le ravin des Fontaines fut aussi appelé le "ravin de la mort", dénomination assez courante donnée par les poilus qui se voulait être l'évocation du ravin de tous les risques et de l'extrême danger du à une orientation en enfilade, particulièrement exposée aux tirs ennemis. »  (Avec un lien vers une discussion très intéressante de Pages 1418 où l’histoire de la photo est expliquée en détail  http://pages14-18.mesdiscussions.net/pages1418/Sites-et-vestiges-de-la-Grande-Guerre/fumin-arbres-chose-sujet_1533_1.htm.)

Marseille, 20 juin 1916 – Mathilde à son fils

Villa Svéa le 20 Juin 1916
            Mon bien aimé Jean 

            Encore à Marseille jusqu’à demain soir, je reçois en rentrant de déjeuner chez Jane Picard ta carte du 14 qui confirme mes apréhensions. Ce n’est pas moi qui affaiblirait ton beau courage ; je veux penser à tous ceux qui sont revenus de cette tourmente ! Je veux espérer, avoir confiance en Dieu vers qui j’ai fait monter tant de supplications ! Il te gardera, il te soutiendra. Tu es son enfant.
            Je puis dire sans rien forcer que je ne vis qu’avec toi, tout en dehors ne m’est rien et je me sens sans cœur pour tout ce qui n’est pas toi. Tu ne sais pas encore la mort d’oncle Marc. Je suis navré que cette peine aille te chercher là-bas. Je ne pouvais faire autrement que te la dire.
            Je voudrais vite d’envoyer des provisions mais puis-je toujours adresser au même secteur ? envoie moi vite le changement d’adresse et ne me cache rien. Pense à moi, je te l’ai dit souvent. Ne t’expose pas inutilement pour ta mère qui ne vit que pour toi.
            Je t’aime, je t’envoie un long baiser plein de mon amour. 

Ta mère affectionnée
Math P. Médard 

            Je ne sais pas. Fais à nouveau. [sic]

dimanche 19 juin 2016

19 juin 1916 - Verdun, en ligne

                Le 19 le bombardement continue à amenuiser l’effectif de la section. Nos provisions d’eau sont épuisées et sous l’ardent soleil de Juin, nous crevons de soif. Sans boisson le pain de guerre et le « singe » ne passent pas. Il parait que Jouan, un de mes hommes, a bu son urine.
            Le soir je suis chargé d’une mission avec Bocquet[1], l’un des sergents de la compagnie : à notre droite il y a une vaste zone déserte. Il faut essayer d’établir la liaison avec notre 1er bataillon qui est installé dans les mêmes conditions que nous au-delà de ce désert. Les indications sur les emplacements des lignes françaises ou allemandes sont inexistantes ; d’ailleurs, dans ce paysage lunaire nous manquons totalement de repaires. Nous marchons vers l’est [donc vers le fort de Vaux, repris par les Allemands au début du mois de juin] assez longtemps, sautant de trous en trous.
Source : collections BDIC
Une rafale nous sépare, Bouquet[1] et moi. Je ne retrouve plus mon compagnon que je n’ose pas appeler trop fort. Je continue donc ma mission seul. Un instant je crois avoir trouvé de ce que je cherche : une faible lueur sort de terre à quelques mètres de moi. Je pense aussitôt à une entrée d’abri ou à une lampe de poche dont l’éclat serait dissimulé par une toile de tente. Déception ! C’est seulement une lueur phosphorescente qui émane d’un cratère parfaitement vide, phénomène consécutif à l’explosion récente d’un obus.
Malgré les difficultés de la marche j’ai bien dû franchir maintenant trois cents mètres au moins et je n’ai toujours rien trouvé. Est-ce que le 1er bataillon est encore plus loin ? Est-ce que j’ai erré en arrière de ses positions ou entre les lignes ? Je ne sais. Je me décide à rentrer sans avoir pu établir la liaison recherchée. Le grand vide à notre droite n’est pas rassurant. 

Mémoires de Jean Médard, 1970 (3ème partie : La guerre)

[1] Dans le manuscrit des mémoires, le patronyme de ce sergent est clairement écrit Bocquet la première fois, et Bouquet quelques lignes plus loin. Jean Médard était souvent imprécis dans l'orthographe des noms propres.