mardi 7 juin 2016

Front de Champagne, 7 juin 1916 – Georges Benoît à sa sœur Mathilde

7 Juin 1916
            Ma sœur chérie, 

            Quelle douce et agréable journée, j’ai passé hier avec ton fils ! Tu sais probablement par lui dans quelles circonstances nous avons pu nous rencontrer, mais j’ai hâte de te dire quel plaisir m’a procuré cette entrevue. Le souvenir de ce 6 Juin me restera comme un des plus précieux de cette période de mon existence.
            Physiquement, j’ai trouvé Jean aussi bien que possible. On ne se douterait certes pas qu’il fut, il y a un an, si sérieusement amoché. La vie qu’il mène le développe et je crois qu’il ne s’est jamais si bien porté. Mais j’ai surtout été heureux de constater dans quelles excellentes dispositions d’esprit il se trouve. Sa patience, sa résignation, son état moral ont fait mon admiration. Ah ! que tu peux être fière d’avoir un tel fils !!
            J’avais amené le jeune Mourgue, auquel je tenais à procurer cette distraction, et je pensais qu’ils auraient tous deux plaisir à se retrouver. Le matin, tandis que Mourgue faisait ses commissions, nous avons pu nous voir seul à seul avec Jean. Puis, nous avons déjeuné et passé l’après-midi, jusqu’à notre départ tous trois ensemble. Je ne sais si nous pourrons récidiver. Peut-être sommes-nous destinés à rester encore quelque temps dans les mêmes parages, mais je suis plus heureux que je ne sais le dire d’avoir pu, au moins une fois vivre avec ce brave petit ces quelques instants de douce intimité. Nous étions bien fortement émus l’un et l’autre en nous quittant, car hélas ! on ne sait jamais surtout dans le temps où nous sommes de quoi sera fait le lendemain. Mais je voudrais te voir aussi pleine de courage et de confiance que ton fils.
            J’ai repris ma tâche avec ardeur. Inutile de dire que les premiers moments de mon retour ont été particulièrement pénibles. A l’heure actuelle le cafard a disparu, et je continue à espérer que la prochaine permission sera la bonne. Mais il y a encore un bien gros effort à fournir. Que Dieu nous soit en aide.
            J’ai de bonnes nouvelles de Saverdun où ton départ a fait un grand vide. Je regrette bien que tu n’y sois pas demeurée davantage, mais je comprends cependant ton impatience de retrouver ta petite-fille. Et je crains aussi que tu te sois un peu ennuyée pendant que tu étais seule chez nous. Mais tu nous as rendu à deux reprises différentes un grand service dont je te suis infiniment reconnaissant. Et ce me fut bien doux de te revoir et de passer ces quatre jours auprès de toi.
            Je suis depuis un siècle sans nouvelles d’Anna [Anna Benoît, sa belle-soeur et celle de Mathilde] et des siens. La fidèle correspondante me laisse bien longtemps sans nouvelles. Je pense qu’à l’avenue Victor Hugo on est très absorbé par la vue du bébé d’Yvonne [Bouscaren ép. Benoît, bru d'Anna] qui doit être imminente. Je pense bien à eux tous.
            A Dieu, tendresses à tous les tiens et pour toi mes meilleurs baisers.

Ton
Geo Benoît