jeudi 17 mars 2016

Sète, 17 mars 1916 – Mathilde à son fils

Cette le 17 mars 1916
            Mon bien aimé enfant !           

            J’arrive de Montpellier un peu brisée par toute une journée sur mes vieilles jambes et néanmoins j’écris vite vite quelques lignes après le diner que je vais en hate porter à la poste pour que tu ne sois pas un jour sans lettre ! J’ai eu, à l’arrivée, ta carte du 12 et ta lettre, ta bonne chère lettre du 12. Je te remercie de me raconter bien franchement ce que tu as vu, ce que tu as vécu dans cette minute tragique dont le récit me bouleverse ; de mon cœur monte un cri de reconnaissance au Père qui t’a gardé. Tu devais être à côté du pauvre enfant qui a été la victime puisque tu l’as reçu dans tes bras ! Dis-le moi ! J’aime mieux que tu me dises tout cela et surtout que tu ne me caches rien. Lorsque tout est parfait comme tu ne cesses de le dire, je tremble tout de même à l’idée de ce que tu caches. Pauvre enfant était-ce un Breton, un jeune ? A-t-on prévenu sa mère ? Ah quelle est juste qu’elle est vraie ton indignation, qu’il est vrai ton ecœurement. Tout ce sang, toute cette jeune vie anéantie brutalement en pleine promesse pourquoi ? Tu es heureux mon cheri d’être soutenu fortifié par l’Evangile. Ils n’ont pas tous cette consolation, la seule.
            Et toi tu pourrais être celui là et ce soir je pourrais apprendre cette chose horrible !
            J’ai déjeuné chez les Eugène [Leenhardt] ; ils ont des nouvelles de Robert [Leenhardt] et se trouvent privilégiés. J’ai vu en passant une revue, c’était très impressionnant. Très émouvant beaucoup de blessés décorés. Pauvres gars : à l’un il manque un bras, à l’autre une jambe. C’est poignant. Je ne pouvais retenir mes larmes ; personne ne me voyait, j’ai pu me dégonfler un peu. Oncle Fernand [Leenhardt] est encore à Marseille. Je n’ai pas trouvé tante Olga[1] ! la pauvre elle ferme sa maison n’ayant plus de pensionnaires et elle se réfugie avec sa mère à Codognan chez les Rouché ! pauvre amie ! quelle vie dépouillée. Mme Winberg m’a reçu, elle est presque inconsciente. On ne savait encore rien à Montpellier des combattants de Verdun. Plusieurs sont là-bas ! Combien je suis heureuse que Léo, Maury, Grauss, soient en santé.
            Notre armée est vaillante, elle est forte ! C’est une merveille que de tenir ainsi ! Mais !!!!
            Je t’en dirai plus long demain. Je suis lasse ! Te reposes-tu sérieusement ! Quand vas-tu reprendre le collier. Est-ce demain ? Ou avez vous un plus long repos.
            Je ne pensais pas qu’il put y avoir des concerts au front ! Je suis très étonnée.
Mille bons baisers bien tendres où je mets bien des choses 

Ta maman 

            Combien de kilomètre de boyaux pr aller au bourg ou au dernier cantonnement. As-tu vu le colonel ? Veux-tu des livres ? Melle Agassis est bien bonne, je l’aime bien Melle Viguier aussi.


[1] Olga Winberg (1867- ?). Amie d’enfance de Mathilde (paroisse de Sète).