lundi 14 mars 2016

Sète, 14 mars 1916 – Mathilde à son fils

Cette le 14 mars 1916 

            Il pleut, le ciel est triste et je le sens bien profondément  car je n’ai pas eu de nouvelles hier ; j’attends impatiemment le courrier de ce soir ! Dieu permette que ce ne soit pas une nouvelle deception. Il y a maintenant 10 jours que je ne sais rien. La lettre d’aujourd’hui était du 4. C’est long, bien long. Oh ! quand finira ce temps de misère et de douleur.
            Nous avons été hier chez les dames Auriol avec Suzanne ou chacun s’est informé de toi et je suis rentrée par chez tante Anna. Nous avons longuement causé de Melle Suzanne de Dietrich avec laquelle Madeleine a beaucoup joué en Alsace[1] dans son enfance. Il parait que c’est Jeanne Bertsch [une cousine germaine d'Anna Benoît] qui l’a lancée sur la voie qu elle a suivie, Devinant en elle une « âme d’élite », une grande âme pr éviter qu’elle dévie sous l’influence d’un mauvais milieu, de sœurs qui ont mal tourné, elle l’a poussée vers l’atmosphère du presbytère Brestenstein dont elle est devenu un pilier. Mr [Jules] Brestenstein a produit sur elle l’impression profonde qu’il a su produire chez beaucoup de ses catéchumènes. Ils ont eu des conversations, des discussions théologiques et philosophiques à perte de vue et elle s’est dès lors occupée de toutes les questions religieuses ; elle s’est passionnée pr tout ce qui est grand et beau pour toutes les questions féministes et la voilà à la tête du mouvement de l’action. Elle a son titre d’ingénieur et comme les usines périclitaient sans chef, elle s’est aussi mise à la tête avec son jeune cousin, l’ami de Madeleine. Mais elle n est actuellement pas en Alsace bien sûrement. Deux de ses sœurs sont en Amérique avec leur chauffeur et leur domestique et voilà ce qui m’a été raconté hier. Elles sont trois sœurs toutes difformes comme le frère.
            Je ne me sens pas le courage d’aller à Marseille ; cela retardera encore l’arrivée de nouvelles et sans cela je n’ai pas le courage d’aller de l’avant. Ou es-tu ? que fais-tu ? mon enfant bien aimé. Je pose la question tout haut en regardant Elna installée dans une corbeille avec ses jouets, elle me gazouille en réponse des tas de jolies choses que je voudrais que tu entendes tu serais ravi.
            Le temps est tout radouci. As-tu aussi le même. Figure toi que la vieille Alice s’est abimé l’œil en coupant du bois. L’œil lui-même n’est heureusement pas atteint mais la paupière est en marmelade. Le docteur vient de venir ; il m’a rassurée. Mais elle s’est couchée toute dolente.
            Nous t’envoyons nos meilleures tendresses et moi toute l’affection de mon cœur qui ne vit que pour toi mon fils bien aimé. 

Ta mère affectionnée
Math P. Médard


[1] Anna Benoît (née Bertrand], la belle-sœur de Mathilde, était originaire de Bischwiller en Alsace.