dimanche 29 novembre 2015

Châtelaudren, 29 novembre 1915 – Jean à sa mère

Châtelaudren 29-11-15
            Maman cherie 

            Je suis depuis Samedi ch. les « aptes ». J’ai donc demandé une permission pour Cette, et j’ai des raisons de croire qu’elle me sera accordée. C’est pourquoi je t’ai télégraphié pour te demander de l’argent. Je ne puis me procurer les horaires P.L.M. mais, suivant que je partirai d’ici Mardi soir ou Mercredi matin, j’arriverai à Cette Jeudi matin ou Jeudi soir. Je viens de subir ma dernière piqure ; je n’en souffre pas pour le moment. Hier delicieuse journée à Brest dont j’espère bien pouvoir te parler de vive voix. J’aurai au moins profité de mon sejour en Bretagne.
Je vous embrasse tous bien tendrement, y compris Léna naturellement, 

Jean

vendredi 27 novembre 2015

Châtelaudren, 27 novembre 1915 – Jean à sa mère

Châtelaudren 27-11-15
            Maman cherie 

            Je reçois à l’instant ta lettre du 23. Je ne comprends pas que tu n’ai pas encore reçu une lettre que je t’ai envoyé Samedi pour te parler de mon passage à Châtelaudren. Il me semble au contraire que je t’ai ecrit assez souvent ces temps-ci. Ci-joint les discours dont je te remercie et deux cartes postales des ss-off. de la 19ème.

Jean au deuxième  rang, debout juste derrière le troisième homme assis à partir de la gauche.
            Rien de nouveau ici. Je pars ce soir pour Brest, où je passerai la journée de demain. Puisque [Adrien] Batailler ne veut pas t’examiner, va à Montpellier ; ça en vaut la peine, et consulte Rauzier ou [Joseph] Grasset, ou [Emile] Tedenat.
            Pour oncle Marc [Benoît] je vois à peu près quel genre de lettre il a pu t’écrire. Ne t’en affole pas. Ne lui reproche pas d’être pour toi un zero au pt de vue appui moral, ce serait envenimer les choses Dis-lui que tu ne comprends pas entre frère et sœur une susceptibilité pareille., que tu étais régulièrement tenue au courant de son état par tante Fanny et qu’avec la vie que tu mènes depuis un an, les secousses par lesquelles tu passes, tu as certainement le temps de penser à ceux que tu aimes, mais tu n’as pas toujours le temps de le leur dire ; que si tu ne lui ecris pas beaucoup il te le rend bien, et que tu n’as jamais eu l’idée de mesurer son affection au nombre de lettres que tu reçois de lui, etc.
            Tu peux lui faire un emploi de ton temps depuis le 1er Janvier de l’année dernière. Il a peut-être oublié que j’avais été blessé, que Suzanne a accouché, et qu’elle a été assez malade depuis, que tu es garde-malade. Tu peux lui presenter les choses moins aigrement que ce que je le fais ici mais tu sais que rien ne m’exaspère comme la susceptibilité.

Bien à toi

Jean

jeudi 26 novembre 2015

Châtelaudren, 26 novembre 1915 – Jean à sa mère

Châtelaudren 26-11-15
            Maman cherie 

            Je vais décidement Dimanche à Brest. Je ne reviendrais probablement jamais en Bretagne, il faut en profiter pendant que j’y suis.
            Ta lettre m’inquiète un peu sur ta santé. Pourquoi ne consultes-tu pas [Adrien] Batailler ou même [Georges] Rauzier. Fais-le pour me faire plaisir et écris-moi vite le résultat de cette visite. A ce propos je pense que ns n’avons jamais écrit à Rauzier après ma consultation pour lui proposer quelque chose. Il faut le faire.
            Ici toujours la même vie. Merci de m’avoir envoyer les discours prononcés sur la tombe de Pierre. Je te les renverrai dans ma prochaine lettre.
Bien à toi 

Jean

mercredi 25 novembre 2015

Châtelaudren, 25 novembre 1915 – Jean à sa mère

Châtelaudren 25-11-15
            Maman cherie 

            Je viens de recevoir ta bonne lettre du 21. Merci beaucoup. Je vis avec vous et puis vous suivre à chaque heure, comme ds aucune periode de ma vie loin de la maison. Je ne sens plus du tout ma 3ème piqure. Il faut en subir encore une autre avant d’avoir le compte. Tu me proposes de l’argent. Je ne dis pas non. Envoie-moi 50 frs. J’ai pour le moment tout ce qu’il me faut ; mais je voudrais avoir quelque chose devant moi dans le cas où j’aurais une permission subite pour le Midi, pour payer mon voyage. Lestringant a été en effet blessé ; il est actuellement en traitement à Troyes et va mieux.
            Je pense avec tendresse à vous tous 

Jean

Sète, 25 novembre 1915 – Mathilde à son fils

Villa de Suède, 25 Nov. 1915
            Mon enfant chéri 

            Tout en m’attendant chaque jour au changement que tu m’annonces, il me trouve un peu désemparée : bien que je veuille être brave et ma foi je n’ai pu t’écrire tout de suite. Je ne suis tjours pas très très bien, toute vaillante et un peu troublée cela passera je l’espère.
            Je voudrais bien que ta vie à Châtelaudren se poursuive encore quelque temps. Pourquoi partirais-tu tout-de-suite ? A-t-on achevé sur toi la série des piqûres ou a t on fait comme à Pont St Esprit ? cela ne vaudrait vraiment pas la peine de te rendre malade pr rien.
            J’ai grand souci que tu n’aies pas ce qu’il te faut pr te protéger du froid. Chaussettes, passe-montagne ? tante Fanny devait les faire. Je vais lui écrire à cet effet. Ton manteau de caoutchouc est-il suffisant ? Il paraît qu’il est indispensable qu’il soit fort et solide. Rudy [Busck] prétend que cela l’a préservé de la mort mille fois. Ainsi n’hésitons pas s’il en faut un plus fort. [François] Jaujou me disait qu’il portait 4 jours deux paires de chaussettes de laine l’une sur l’autre et qu’il enduisait la première de vaseline. Retiens bien ceci c’est bien important. J’ai fini une paire de chaussettes mais en laine fine justement pr les porter avec d’autres plus fortes. Dois je te les envoyer ?
            Je suis allée ce soir chez tante Anna ayant appris par Jenny [Scheydt] l’arrivée intempestive de Lucien [Benoît] en permission de sept jours. Je craignais que ce fut un mauvais son de cloche peut être l’annonce d’un départ pr la Serbie, mais il n’en est rien. Les permissions se renouvellent ; la sienne s’est trouvée en ce moment parce qu’il est un des anciens sur le front. Tante Anna en est toute heureuse bien qu’il n’y ait plus de vraies joies chez elle. Je l’ai trouvée en route avec ses filles. Elle m’a accompagnée un bout de chemin.
            J’avais été à cinq heures avec Suzie prendre le thé chez les Pont. Mr Pont étant venu nous chercher. Hier ns avons eu a déjeuner deux messieurs Suisses l’un de Bâle l’autre de Zurich ; ils sont ici envoyés par leur gouvernement pr surveiller les transferts en Suisse. Ils ns ont parus bien francophiles et ont l’impression que rien ne bat plus que d’une aile en Allemagne alors qu’ils ne trouvent rien de changé en France. Comme j’écoute d’une oreille complaisante ces propos là mais nous n’en voyons pas encore les effets !!
            J’ose à peine te dire la joie que j’aurais à t’embrasser avant ton départ : j’ai trop peur d’une déception ! Je t’en supplie mon bien aimé, fais tout le possible pr obtenir cette permission.
            Parle-moi aussi de tes camarades. Y en a-t-il de vraiment sympathiques ?
            Alice H [Alice Herrmann] écrivant ce soir à Suzon lui parle longuement de Mr Bois[1] dont elle est absolument emballée ; elle avoue qu’il passe parfois au-dessus d’elle et qu’elle souffre alors de ne pouvoir le suivre mais elle admire sa foi d’apôtre et sa largeur d’esprit qui se combinent si bien. J’aurai voulu être assez libre pour aller une fois l’entendre.
            Tout marche mieux ici.
            Suzie a repris doucement son ménage. Elle se lève encore tard mais s’occupe le reste du jour de tout avec interêt. Léna oh ! Léna c’est un rêve. Il est impossible d’essayer de depeindre son charme. Pendant que nous dejeunions ce matin, on l’entendait jacasser à la cuisine sur les genoux d’Alice et ses cris de joie remplissent la maison de joie. Que ce serait triste sans elle ! Mais c’est triste sans toi oh combien !!!
            Adieu mon cher grand trésor. Je t’aime et je souffre bien. Ci-joint la lettre d’oncle Marc [Benoît]. Dis moi vite ce que je dois répondre. Je t’embrasse bien fort. 

Ta mère aff.

[1] Henri Bois (1862-1924). Théologien protestant, professeur à la faculté de théologie de Montauban. Alice Herrmann a correspondu régulièrement avec lui pendant sa jeunesse.

mardi 24 novembre 2015

Châtelaudren, 24 novembre 1915 – Jean à sa mère

Châtelaudren 24-11-15
            Maman cherie 

Source : NotreFamille.com
            Cette fois-ci la piqure s’est beaucoup mieux passée. J’ai été piqué Lundi après-midi, n’ai ressenti qu’un jour la douleur à l’épaule, et n’ai pas eu de fièvre. Je suis très bien installé ici. Le village est beaucoup plus important que Plélo, un vrai bourg, avec quelques ressources. C’est aussi très différent et très joli : un étang domine le village, entouré de grands arbres. Un ruisseau sort de l’étang, forme cascade, traverse le village et fiche le camp dans un joli vallon. Il y a deux eglises, l’une très interessante, avec de très vieilles fresques. J’habite une petite rue ds le quartier du bourg où est cantonné ma compagnie. La chambre que j’ai louée, et où je suis aussi indépendant qu’à Plélo, est petite, il y a le strict nécessaire, mais j’y suis très bien, et elle est juste la moitié moins chère que l’autre. Je tombe toujours sur de braves gens. Ma propriétaire une vieille de 86 ans qui chauffe toute la journée ses vieux os au feu de bois de la cuisine, sa fille qui peut bien avoir 60 ans, ce qui n’empêche pas qu’on l’appelle ds le pays une « jeune fille » parce qu’elle n’est pas mariée. Notre popote de ss-off. est bonne, pas très différente de celle de Plélo. Les ss-off y sont beaucoup moins nombreux, ce qui est un avantage.
            J’aurai mon temps beaucoup plus absorbé à cause de l’exercice, auquel il me faudra assister très regulièrement et prendre une part active. J’aime autant ça.
            Pour le moment d’ailleurs je n’ai pas fait grand-chose. Après la piqure on est exempt de service 24 heures. Le lundi je me suis couché très tot et ai lu assez tard dans mon lit. Le lendemain, je me suis levé très tard et ai consacré encore toute la journée à des lectures serieuses. J’ai fini les deux bouquins que tu m’as envoyé, independemment d’autres. Je verai peut-être un autre jour de t’en demander encore, mais je ne crois pas que ma vie ici me permette normalement d’abattre autant de besogne intellectuelle. J’ai abattu celui-ci avec une grande facilité, et une liberté d’esprit dont je ne me croyais pas capable maintenant.
            Je t’ai fait entrevoir la possibilité d’une permission de 4 jours immédiatement avant le depart pour le front. Elle ne sera pas nécessairement accordée, mais l’aspirant de La Morinerie qui va partir en a obtenu une etant ds les mêmes conditions que moi.  Ne t’attache pas quand même trop fortement à cet espoir.
            Je n’ai pas encore de projet très fixe pour Dimanche prochain. J’irai peut-être à Brest, qui n’est pas trop loin. Cette idée m’est venue par une carte de Mlle [Yvonne] Allais me demandant si je ne pousserais pas jusque là. Mlle Alais est l’étudiante de Paris, que j’ai vu à Cette chez Mlle Kellerman peu de temps avant mon depart. Elle est agrégée d’histoire, et est professeur pour le moment au lycée de garçons où elle fait la classe à des types de 3e et de 2e. Ce ne doit pas être une sinécure.
            Adieu, maman cherie, je pense bien à vous tous et vous embrasse bien tendrement. 

Jean

samedi 21 novembre 2015

Châtelaudren, 21 novembre 1915 – Jean à sa mère

Châtelaudren 21 novembre 1915
            Maman cherie 

            Un mot un peu rapide : comme tu le vois par l’en tête de ma lettre j’ai changé de patelin et de compagnie. Ci-contre ma nouvelle adresse. Je ne suis pas encore parti pour le front mais mon depart approche puisque me voici en première categorie. J’aurai ici une vie plus interessante qu’à Plélo, au point de vue militaire, plus absorbée aussi. J’ai quitté non sans peine mes amis de la-bas et ma brave propriétaire. Ici  j’ai trouvé une chambre beaucoup moins bien, mais bien meilleur marché.
            Hélas ! la perspective de vacances à Noël me parait bien impossible. Je ne serai plus ici à ce moment là probablement, et même alors… Ce que je pourrais peut-être avoir peut-être, c’est une permission de 4 jours (sans compter le voyage) quelques jours avant le depart. Nous en reparlerons. Ce serait si bon de pouvoir encore s’embrasser.
            Samedi après-midi j’ai amené 100 hommes de la 29ème à la 30ème. Je me suis amené moi-même, ai retenu une chambre pour la modique somme de 15 fr. par mois. Le soir je suis parti pour Roscoff où j’ai retrouvé une dernière fois J. [Jean] Lichtenstein, avec joie. J’ai diné avec lui, couché à l’hôtel. Le lendemain matin ns sommes partis à pied pour St-Pol-de-Léon par une triste route Bretonne. J’ai admiré là les plus beaux clochers de Bretagne. Nous en sommes repartis à 11 heures. Il m’a payé un bon repas ds le meilleur hotel de Morlaix. Nous avons passé une bonne après midi un peu melancholique de promenade et d’intimité. A 6 h ½ ns ns sommes quittés, je me suis arrête à Guingamp où j’ai été toujours cordialement reçu par les Bruneton, et suis rentré assez tard ds ma petite chambre.
            Le matin au tir avec la compagnie, nombreux officiers et ss-offs assez sympathiques.
            J’ai reçu ta bonne lettre du 16.
            Je vous embrasse tous bien tendrement. 

Jean

mardi 17 novembre 2015

Plélo, 17 novembre 1915 – Jean à sa mère

Plélo, 17 novembre 1915
            Ma chère maman 

            J’ai reçu ta lettre du 11 et aujourd’hui celle de Suzie du 14. Je pense que vous me croyez beaucoup plus malheureux que ce que je suis. Puisqu’il me faut passer par la periode de Depot et étant donné la vie de Depot je suis aussi heureux que possible. Tellement tranquille ! ennuyé par personne. N’ayant pas de travail militaire, mais ayant justement du temps à moi, une chambre où je puis lire, écrire et travailler pour moi : je suis un privilégié. Je réponds à tes questions. Guingamp est à 15 kil. d’ici. Ma course de l’autre jour loin de me fatiguer m’a fait beaucoup de bien et de plaisir.
            Les Bruneton sont en effet très gentils pour moi. Leur adresse : Villa Lalouette Guingamp. Côtes du Nord. Le père mort [Edouard Médard (1832-1915) père d’Elisabeth Bruneton, née Médard], on en parle jamais. Pourtant elle a bien dit sans aucune amertume d’ailleurs, qu’elle n’avait rien reçu du Midi au moment de la mort de son père, et de personne. Que son frère [Edmond Médard (1863-1946)] seul lui donne quelques nouvelles.
            Je viens de recevoir ma deuxième piqure et ai passé la journée d’hier au lit. Moins de fièvre que la 1ère fois.
            Pourquoi regretter que je ne me sois pas fait piquer à Cette. Il aurait fallu recommencer ici, pour que ce soit fait officiellement, et 8 piqures. Non merci. Ça me fatigue un peu 2 ou 3 jours après la pique et je me repose.
            Mes hommes, je ne m’en occupe pas du tout. C’est très difficile et je n’ai pas le courage. Je suis honteux d’ailleurs. Si je m’en occupais il faudrait y donner tout mon temps. Je suis d’ailleurs ici encore pour bien peu de temps probablement.
            Je t’ai écrit que j’avais eu Jean [Lichtenstein] Dimanche. J’ai passé avec lui une bien bonne journée. Nous avons joui de ce pays qui a vraiment du charme.
            Le matin je l’ai conduit à un vieux château XXVIIe siecle absolument abandonné et perdu au milieu du bois. Grandeur triste. Des fougères poussaient partout sur les balcons, dans les interstices des fenêtres, et pas un être vivant. Ma brave proprio nous a fait dans la cuisine un bon petit repas frugal et tandis qu’elle allait aux vepres nous sommes restes à nous chauffer auprès d’un bon feu de bois. Nous avons failli manquer son train ayant fait un long detour pour retourner à Châtelaudren. Il parait que son directeur de Roscoff, qui est aussi médecin, l’a ausculté et ne l’a pas trouvé trop mal. Malgrès tout il s’est decidé à quitter la Bretagne et j’en suis heureux pour lui. A Montpellier il se soignera mieux. Il part dans 8 jours. Aussi j’irai passer ce dernier Dimanche à Roscoff avec lui. Tout ça finit par couter de l’argent, mais je n’ai pas encore absolument épuisé, ce que j’ai gardé de mon indemnité.
            Je viens d’écrire à oncle Fernand [Leenhardt] une longue lettre lui donnant des details sur la mort d’un sergent du 132, tué en Champagne, dont il connait très très bien la famille. La famille n’est pas encore avertie de la mort. Je ne sais pas si oncle F. se chargera d’annoncer la nouvelle.
            Ma propriétaire est toujours brave pendant que je t’écris elle m’apporte deux pommes cuites. C’est une ame simple et bonne.
            Je viens de rencontrer ds la rue le ss-lieutenant Demart, avec qui j’avais dejeuné avant d’être blessé, qui m’a fait transporter ds l’abrit où j’ai passé la nuit. Il a été bien inspiré. Il me dit que 3 minutes après mon depart, à la place même où j’étais couché est tombée une torpille. C’est ce fait qui a fait raconté à certains ma mort avec details macabres : mes restes rapportés dans une musette. Ne fremis pas ce n’est pas vrai
Je t’embrasse, Maman chérie, 

Jean 

            Merci à Suzon pour sa lettre, à elle ma prochaine.

 

samedi 14 novembre 2015

Plélo, 14 novembre 1915 – Jean à sa mère

Plélo, 14 novembre 1915
            Maman cherie 

            Je t’abandonne un peu. Je ne veux pas que cette journée de Dimanche se passe sans une lettre à toi. Elle a été bien remplie, Jean Lichtenstein étant venu me voir. Il n’est pas aussi bien au pt de vu sante, que ce qu’on te l’a dit à Cette.
            [Yves] Delage, le prof. de l’institut, qui dirige la station de Roscoff l’a ausculté. Il a le sommet du poumon très congestionné. Il n’a pas le courage de recommencer une année à Roscoff ds la solitude. Il va donc revenir ds le Midi. Je l’en ai felicité car cette absolu isolement n’est bon ni pour sa santé ni pour son moral. Il ne se soigne pas et souffre beaucoup. Pour moi je le regrette, naturellement, et je compte aller à Roscoff Dimanche prochain le dernier qu’il passe en Bretagne.
            Ici nous avons passé une bonne journée, malgrès le mauvais temps. Je l’ai ceuilli à la gare de Châtelaudren. A Châtelaudren nous avons visité ensemble une vieille église très curieuse et longé un vieil étang très melancolique. A Plélo, pendant que ma propriétaire nous préparait un repas frugal ns sommes allés ns promener jusqu’à ce vieux château abandonné à travers les bois, entouré de fossés, très triste. Après déjeuner nous avons bavardé longuement près d’un bon feu de bois, en oubliant presque l’heure du départ. Ce soir je t’écris de chez ma proprio. qui ne veut pas que je reste au froid dans ma chambre.

"Quatre sous-off à Plélo"
Photo légendée par Jean Médard, debout à droite
           T’ai-je raconté la soirée que j’ai passée avec quelques ss-lieutenants de la garnison, pour le depart de l’un d’eux Bastien, sur le front. Un très brave garçon ; un peu gosse mais enthousiaste. Les autres assez insignifiants, tous anciens sous-officiers. On a bu force bouteilles, champagnes, et chanté force chansons plus ou moins propres.
            Demain 2ème piqure anti-thyphoïdique ; j’espère que ça se passera mieux que la dernière fois.
            J’ai reçu ton paquet. Merci, merci beaucoup. Tout a été reçu avec joie. Ns avons dit un mot au saucisson avec Jean. Malheureusement le thé s’était rependu, j’ai pu le ramasser il n’a pas perdu son arum.
Bien tendrement à vous tous 

Jean

mercredi 11 novembre 2015

Plélo, 11 novembre 1915 – Jean à sa mère

Plélo, 11 novembre 1915
            Chère Maman 

            Je ne t’ai pas écrit ces deux derniers jours étant un peu malade. La piqure anti-thyphoïdique m’a donné une assez forte fièvre. Mardi je n’ai pas quitté le lit et me suis nourri de 3 bols de tilleul. Hier ça allait déjà mieux. Je me suis levé le soir et ai pris quelques œufs. Aujourd’hui, c’est presque bien, je sors, mange etc mais n’ai pas encore repris mon travail. Mes amis aspirants sont venus souvent me voir. Le jeune part aujourd’hui pour Châtelaudren. ma propriétaire m’a soigné comme un fils, m’apportant à manger, à boire, à me couvrir. Tous les menus soins à un malade. J’espère que les 3 autres piqures seront moins virulentes. J’ai reçu au lit une bonne lettre de toi et ce matin ta carte. Je viens aussi de recevoir une bonne carte d’oncle Georges [Benoît]. Dimanche j’espère un peu voir J. [Jean] Lichtenstein, mais ne reçois rien de lui.
            Je suis bien heureux que [le docteur Adrien] Batailler soit là. J’espère que c’est pour longtemps, assez longtemps pour remettre Suzon complètement sur pied. Suzon continue-t-elle à nourrir et la suppression du biberon se fait-elle maintenant sans peine Batailler est plein d’excellentes intentions à mon egard, mais ces offres ne me conviennent nullement. Est-ce que vraiment tu accepterais de me voir embusqué ? Ton colis est arrivé ici, mais comme j’étais au lit je n’ai pas pu aller le prendre. J’irai ce soir.
Bien à toi 

Jean

dimanche 8 novembre 2015

Plélo, 8 novembre 1915 – Jean à sa mère

Plélo, 8 novembre 1915

            Maman cherie 

            Je viens de recevoir la bonne lettre de Suzon. On sent bien qu’elle va mieux, alors même qu’elle ne le disait pas. Je suis bien heureux que [le docteur Adrien] Batailler soit là et puisse la voir ; ce doit être une bien grande tranquilité pour vous tous. Ne t’excuse pas de m’abandonner ; je le comprend trop bien et suis heureux malgré tout pour toi de cette tache qui est ta fatigue, mais ta joie. Tu ne m’as pas reparlé des photos de Mr Pont. Est-ce que vraiment toutes sont ratées ? Les as-tu vu toutes ? Reçu une carte de Demont ; tu as du la voir puisqu’elle est passée par Cette.
            Hier Dimanche je suis allé à Guingamp. Les Bruneton m’y invitaient. Raoul était en permission. J’ai vu d’abord Babut quelques minutes avec son jeune frère, aspirant d’art. à Reims, qui était venu le voir. Ils vont repartir pour le front cette semaine l’un et l’autre, chacun de son côté. Ils allaient à Paimpol. Je les ai laissé, ai retrouvé le lieutenant Mouret, celui avec qui je suis parti pour le front et me suis promené un moment en ville avec lui. Puis j’ai rejoint les Bruneton. Raoul avait été réformé, il est engagé dans les auto, et s’occupe de l’évacuation des blessés dans l’Artois. Il est grand et a bonne mine. Je ne sais pas quel type c’est n’ayant pas causé seul avec lui. Son père est gentil, bien qu’agaçant avec ses idées monarchiques, sa mère est vraiment prétentieuse. A part ça ils sont charmants et me reçoivent avec la plus grande simplicité. J’ai déjeuné chez eux avec le commandant du depot de remonte et sa femme, brave gens un peu vulgaires. C’était la fête du petit fils Hubert et pour ses 3 ans, il y avait gateaux et bougies et joie dans les yeux du gosse.      



            Source : Mémorial GenWeb

            Je suis reparti à pied à 5 heures, trouvant trop tardif le train de 11 heures, j’ai fait à pied le soir, la nuit une delicieuse promenade solitaire par des chemins inconnus que l’obscurité rendaient mystérieux. Aujourd’hui je suis  un peu abruti par ma première piqure anti-typhoïdique non que j’ai de la fievre ; mais on nous a donné des comprimés de quinine, sans eau. Je n’ai pas pu avaler le mien, et j’ai une amertume de la bouche qui m’empêche même de penser.
            Le reste du temps la vie s’écoule toujours la même. Heures de calme, de paix, de communion avec tous les absents ds ma chambre. Ou bien promenades avec mes hommes, le plus souvent ds la boue et sous un ciel bas.
           J’ai appris la mort d’Edouard Gonin, cousin germain de [Pierre] Maury. Il était disparu depuis le tout debut de la guerre. Il est mort à Metz après un an de captivité, ds l’isolement le + complet, ses parents ne sachant absolument rien de lui et lui d’eux ; eux le croyant mort alors qu’il agonisait longtemps et seul ds un hopital. Loux est ainsi privé par cette mort et celle de René Duntze de deux amis d’enfance [tous les trois grandis à Reims].
            Léo est nommé contre son grés, aumonier militaire, et quitte l’Alsace. C’est Monnier qui a fait ça croyant lui faire plaisir.
            Adieu, maman chérie, adieu vous tous mes biens aimés 
Source : Mémoire des hommes
Morts pour la France de la Première guerre mondiale
 
Jean



 





vendredi 6 novembre 2015

Sète, 6 novembre 1915 – Mathilde à son fils

Villa de Suède, le 6 novembre 1915

            Quelle bonne lettre que celle reçue hier ! elle a un peu compensé la longue attente ! du Samedi au Vendredi c’était bien long ! heureusement tu n’étais pas au front et je te sentais heureux d’aller à Paris, puis d’y être, et enfin d’en rapporter des souvenirs lumineux. Je ne me suis point trompée. A mon tour j’ai été peu fidèle. Mais toujours peu libre aussi. Ces jours ci ce qui a apporté le temps c’est un changement de régime chez Léna ! Fort heureusement le docteur [Adrien] Batailler est venu en convalescence à Cette. Il a fait une longue visite d’ami[1] Mardi puis une sérieuse de docteur avant-hier. Pour Suzie il a déclaré qu’il y avait eu fièvre purpurale et qu’il fallait longtemps de grands ménagements. Il a prescrit cependant qu’elle fasse un peu d’exercice et j’ai conduit les premiers pas, tout à l’heure devant la porte puis sont arrivés Laure qui faisait à Suzie sa première visite et Elisabeth Julien qui venait faire ses adieux partant pr Cransac. Pour Léna, ns faisions fausse route, parait-il et donnions le biberon à trop forte dose. Il a voulu essayer si le lait de la mère, donné toutes les deux heures, ne suffisait pas et si, tiré ainsi, il n’arriverait pas en quantité suffisante. Ns avons passé avant-hier une terrible journée. Léna a crié tout le jour, se refusant à prendre sa mère. Hier et aujourd’hui cela va bien mieux et tout parait marcher normalement. Ce sera bien mieux et les difficultés s’arrêtent là.
            Je reprends mon épître à la fin de notre journée de Dimanche toute semblable aux autres et tout aussi laborieuse puisque je ne puis prendre la plume que ce soir avant d’aller chez tante Anna.
            Les jours s’améliorent de plus en plus. Hier Suzie et moi etions tristes, très tristes, le ciel s’est rasséréné en touts tort peu : Léna s’est décidément réconciliée avec le sein de sa mère et parait y prendre un gout réel. Oh ! que je voudrais te faire jouir d’elle, elle est exquise de grace et de bonne humeur. Je riais aux larmes tout à l’heure en la voyant se promener un chrysanthème sur la figure (ce qu’elle trouvait très mauvais et la mettait fort en colère, mais elle recommençait avec ardeur le tenant dans sa menotte avec frénésie).
            Que fais-tu aujourd’hui ? Que je voudrais te sentir un véritable ami. As-tu du plaisir par tes deux camarades ? Batailler a bien regretté de n’avoir pu te recommander à un de ses amis pr passer la visite que tu as passée ici. Il t’aurait parait il versé dans l’auxiliaire. Mais à quoi bon les regrets. Tu lui en aurais voulu si tu l’avais vu et prtant, moi, cette pensée me poursuit et me fait mal.
            Hugo a été ce matin à l’ensevelissement de la femme du directeur des Transatlantiques qui vient de mourir du même mal que Suzie compliqué d’une peritonite. Elle laisse trois petits enfants. C’est atroce et je ne puis penser qu’a cela en remerciant Dieu.
            Je te quitte pr ce soir en t’envoyant toute ma tendresse. Ecris moi bientôt je t’en prie. As-tu reçu mon colis ?

Ta maman qui pense à toi sans cesse

[1] Adrien Batailler (1876-1922) était le mari de Marie Julien, fille de Néri Julien et Jeanne Jalabert, membres de la paroisse protestante de Sète et amis de Mathilde.

lundi 2 novembre 2015

Plélo, 2 novembre 1915 – Jean à sa mère

Plélo, 2 novembre 1915
            Maman cherie 

            Je viens de recevoir vos chères lettres. Tous ces details me font vivre un peu de votre vie et j’ai beaucoup pensé à vous ces jours-ci vous sachant réunis.
J’ai eu moi-même deux bien bonnes journées. On donnait pour la Toussaint des permissions de 48 heures, et j’ai trouvé que c’était l’occasion unique pour retourner à Paris. J’ai fait cette folie et ne m’en repent pas. Voyage d’aller très fatigant et mouvementé à cause du nombre incroyable de permissionnaires. J’ai fait le voyage avec Toussaint Du Wast l’aspirant de 41 ans dont je t’ai parlé je crois, et qui est parisien lui-même. Arrêt à Rennes où nous avons diné avec un arrière petit neveu de Luther, Ember, d’ailleurs catholique, drole de type, soldat au 132ème.
Partis à 3 heures de l’après-midi nous ne sommes arrivés à Paris qu’à 7 heures du matin étant parvenus à ns fofiler dans le wagon de 1ère à cause de notre uniforme et malgré le reglement. Nous avons passé presque toute la nuit debout dans le couloir.
A Paris j’ai pense que le séminaire devait être ouvert. Je m’y suis précipité et ai été reçu à bras ouverts par Mme Monnier. J’ai fait connaissance du n° 5, la jeune France. Les autres numéros ont grandi. Je me suis debarbouillé et restauré. Mme Monnier est toujours la grace et la bonté incarnée et je me suis trouvé immédiatement chez moi. De là je suis allé à l’Oratoire où je savais que Wilfred [Monod] prechait. Je ne l’ai jamais trouvé plus ému et plus émotionnant. On repart avec quelque chose de plus lorsqu’on a le privilège d’entendre de tels sermons. A la sortie j’ai rencontré des tas d’amis. Mme et Mr Binet, oncle et tante de Loux qui m’ont donné de toutes récentes et bonnes nouvelles de lui ; Mme Laporte ou Lagarde d’Arras, que nous avons vu à Lacaune et ses filles. Wilfred [Monod] et sa femme qui m’ont invité pour le lendemain ; Mlle Viguier que j’avais chargé par avance du programme de ma journée, [Roger] Jézéquel, etc. etc. [Alexandre] De Faye et sa mère, chez qui je suis allé déjeuner avec Jézéquel. Il est épatant, il a à peine 20 ans, a l’air d’en avoir 14, est sous-lieutenant d’inf., a commandé sur le front une compagnie pendant plus d’un mois et dans des conditions pas toujours faciles, a un entrain et une energie qui me font honte. Il a été evacué ds un hopital de Paris pour une furonculose assez grave et peut passer toutes ses journées chez lui. Sa mère est bien heureuse de l’avoir là, ayant en temps normal à la fois son mari et son fils mobilisés. Nous avons passé l’après-midi au cercle de Vaugirard, dans l’ancien cabinet de Grauss, qu’on a mobilisé pour en faire un lieu de réunion pour ceux d’entre nous qui sommes de passage à Paris ; ns ns sommes retrouvés en assez grand nombre, des amis dont tu ne connais même pas le nom et qui sont quand même de vrais amis. Mme Grauss et Mlle Viguier ont servi le thé. Sur le soir Raoul Allier et sa femme ont fait une apparition. J’ai fait la connaissance du 3ème fils d’Alex. Westphal [Alfred Westphal] qui a l’air très gentil. J’ai diné, comme lors de mon premier passage, avec Mlle Viguier chez Mme Grauss. Elle s’installe pour l’heure à Paris, où deux de ses sœurs viennent travailler. C’est un milieu épatant, sain et simple, dans une délicieuse installation d’artiste.
De Mlle Viguier je puis dire que chaque fois que je la vois je m’attache davantage à

Léo Viguier
elle. Elle est pour nous tous un foyer de lumière. Je trouve comme Léo que le prejugé ultra protectioniste français ns enlève des tresors d’amitiés. Ainsi si elle avait seulement 5 ans de moins une veritable intimité simple serait sinon impossible, du moins très difficile.
Je suis rentré me coucher au séminaire, ai dormi dix heures, pris le petit déjeuné avec Mme Monnier, suis passé prendre des livres que Mlle V. me pretait et surtout ai fait quelques emplettes indispensables, jambières en cuir, sifflet, lampe électrique, etc. Il me restait pour tous ces achats ainsi que pour mon voyage une partie de ce que j’ai touché en arrivant ici, j’ai d’ailleurs encore des reserves.
Dejeuner chez Wilfred [Monod], il était seul avec sa femme [Dorina Monod épouse Monod], son beau père [William Monod] est venu à la fin du repas. Nous nous entendons toujours très bien, et chaque visite est un nouveau réconfort. Vers 3 ou 4 heures j’ai retrouvé Mlle V. a une exposition d’ouvrages et œuvres d’art exécutés ds les tranchées : q. choses amusantes. Ns ns sommes promenés aussi un moment ds Notre-Dame, de long en large, pendant une solennelle fête des morts.
J’ai enfin pris assez tard le thé chez de Faye et ai regagné le seminaire ou j’ai diné et fait mes adieux à Mme Monnier.
Le retour a été moins long et plus reposant que l’aller. J’ai dormi presque tout le temps ce qui ne m’empêche pas d’être aujourd’hui passablement abruti. En gare de Châtelaudren ns avons eu la chance Toussaint [du Wast] et moi de rencontrer le 3ème aspirant de la Cie de La Morinerie[1], qui ns a ramené à Plélo en auto. Ici temps lamentable, mais je n’ai plus le cafard. J’ai fait provision pour longtemps encore de force.
Je pense bien affectueusement à vous tous et vous embrasse tendrement. 

Jean


[1] Roger de La Morinerie (1895-1937)