vendredi 30 octobre 2015

30 octobre 1915 – Albert Léo à Jean

30 octobre
            Mon cher Coco 

            Je te suis extrêmement reconnaissant de ta longue lettre, dont j’ai compulsé chaque ligne, comme tu penses. Et je ne connais personne d’autre qui aurait pu rendre visite à Jean [Lichtenstein] dans un semblable esprit d’affection et de largeur. Ta conclusion m’éclaire moi-même : ces gens de science se détournent de la religion pour 1000 raisons trop longues à détailler, mais elle se venge d’eux en leur donnant une grandeur et une austérité que les gens d’église ne connaissent qu’exceptionnellement. Ils vivent, en réalité, constamment dans le magnifique temple de Dieu et s’ils ne le voient pas, pendant qu’ils sont sur leurs travaux, les orgues les bercent néanmoins et des vitraux les auréolent de sainteté.
            Pauvre Jean [deux mots illisibles] désir de le revoir. C’est affreux de le sentir si loin et si seul. C’est comme s’il s’évaporait dans cette brume du Nord. Enfin ta lettre m’a permis de lui écrire une lettre moins froide que d’habitude, car ses mots hâtifs et sommaires ne me renseignaient pas assez. Je ne cherche naturellement pas beaucoup à le raisonner, mais je puis du moins communier en pensée avec lui.
            J’espère que tu réussiras à le revoir encore une fois avant de repartir. Tu fais bien de ne pas te presser : arriver dans cette saison au front si on n’est pas très [mot illisible], c’est du temps et des forces perdues.
            Dietz a réussi à rendre visite aux 2 petits Hentsch, téléphonistes ensemble dans les parages. Il me dit qu’ils n’ont guère fait que rire ! Cette joie de se retrouver me rapproche du dogme de la réunion finale. Non pas que je croie qu’on se retrouve tous tels quels comme dans le cas actuel, mais on peut supposer une sorte de joie inspirée à se sentir tous unis dans une même poussée spirituelle, un même élan, un même but, chacun aidé par l’autre et l’aidant de sa joie même. Ne plus être un individu, où l’esprit se débat avec cerveau et des nerfs récalcitrants, mais devenir tout énergie, et alors la communion sera complète.
            [mot illisible] je n’ai rien à te dire de spécial ! ma vie est assez organisée et régulière, sans beaucoup d’imprévu. Cela confine assez à l’encroûtement. Mais il y a des petits chasseurs protestants à visiter et cela tient en éveil.
            Merci beaucoup encore pour ta lettre.
Bien affectueusement à toi

Léo

 

jeudi 29 octobre 2015

Plélo, 29 octobre 1915 – Jean à sa mère

Plélo, 29 octobre 1915
            Maman cherie 

            Toujours la même vie. Deux aspirants sont maintenant à la compagnie, gentils tous les deux. Aucun des deux n’était aux Eparges. Le premier a 41 ans, engagé volontaire, evacué pour grave maladie de cœur, ds la vie civile : editeur de musique, le 2ème a 20 ans. Il vient d’arriver, a l’air de bonne famille. J’espère pouvoir aller Dimanche à Paris.
            Il me tarde d’avoir le resultat de la visite de Monsieur Puech. Pour moi je vais toujours bien. Ne t’étonne pas si je passe de nombreuses visites medicales. Celle-ci était d’ailleurs une formalité et ne change rien. Je serai plus près du depart lorque je passerai en première categorie, pas avant. Si tu savais comme cette vie de depot est fastidieuse, tu ne souhaiterais pas que je la continue longtemps. Mais, sois tranquille, je ne fais rien pour partir.
Bien tendrement à toi

Jean

mardi 27 octobre 2015

Plélo, 27 octobre 1915 – Jean à sa sœur Suzanne Ekelund

Plélo, 27 octobre 1915
            Ma chère Suzon

            J’ai reçu hier ta gentille carte et ce matin la lettre de maman. Je suis heureux de savoir que tu commences à te lever un peu, et aussi d’apprendre que ma fillieule est un objet d’admiration universelle. Je me sens souvent plus près de vous que de ceux avec qui je vis. Dis à Elna que je la « languis ». Je pense beaucoup à cette réunion de famille. Que fais-tu de tes longues journées. As-tu le temps de lire ?
Bien affectueusement à toi, 

J.M.

dimanche 25 octobre 2015

Plélo, 25 octobre 1915 – Jean à sa mère

Plélo, 25 octobre 1915
            Maman cherie 

            Je viens de recevoir ta bonne lettre du 21. C’est triste que Suzon se remette si lentement. Si je suis privé d’amis et d’affection au regiment, je me suis très bien dedomagé ces deux derniers jours en allant voir J. [Jean] Lichtenstein à Roscoff. A l’allée, je me suis arrêté une heure à Guingamp voir Babut, le volontaire[1] qui a eu une commotion cerebrale. Il a l’air encore assez surexité et souffre de la tête. J’ai peur qu’il reparte insuffisament gueri ; et sa pauvre mère qui a deja perdu deux fils, et vois partir ou repartir les deux autres !
            Jean Licht. m’attendait à la gare Samedi soir à 8 h. Il n’est pas très bien : tousse, se voute et surtout ne se soigne pas. Mais c’est un bien chic type. Nous avons passé ensemble une delicieuse journée ; le pays était beau, mais au second plan, tant ns étions à la joie de nous revoir. Il souffre beaucoup de la solitude. Depuis Mai j’étais le premier parent ou ami qu’il revoyait – et surtout de son inutilité militaire. Il a tout fait pour partir, en vain naturellement et il se ronge. Il travaille beaucoup, son moral est très bon : une belle nature. Nous sommes partis ensemble pour Morlaix où ns avons fini l’après-midi. Petite ville interessante. Je me suis arreté à Guingamp au retour et j’ai diné chez les Bruneton. Retour à minuit sous la pluie.
            Reçu lettres d’oncle Fernand [Leenhardt] et tante Elise [Médard épouse Drouillon], de [Albert] Dartigue, [Daniel] Loux, [Paul] Conord, etc.
Bien tendrement à toi,

J. Médard

[1] Membre du mouvement des « Volontaires du Christ ».

samedi 24 octobre 2015

Montpellier, octobre 1915 – Alice Herrmann à mademoiselle Glénet


 
Rappel : Alice Herrmann allait épouser Jean en 1919. Elle était une amie de sa sœur Suzanne et marraine de la petite Elna, dont Jean était le parrain.
Le premier feuillet de la lettre manque, mais plusieurs détails montrent que la lettre date d’octobre 1915. Je ne la transcris pas dans sa totalité.  Alice y parle de l’association des lycéennes chrétiennes ; d’une amie ; d’une conversation avec une enseignante sur son projet d’étudier l’anglais ; de cours de dessin avec ses frères, de cours de latin ; de ses lectures : un ouvrage sur Pascal et Les épopées africaines du Colonel Baratier.
 
















Nous continuons à vivre dans l’attente d’une prochaine offensive ; les événements des Balkans sont inquiétants, mais nous avons ou du moins j’ai la foi !
 
         Tout de même j’enrage d’avoir une vie aussi inutile à mon pays dans un moment où tous les hommes et beaucoup de femmes se dévouent ; c’est très bien de préparer l’avenir mais c’est dur en ce moment !
            Suzanne Ekelund a repris des forces, mais elle est toujours obligée de rester allongée, sa maladie est bien longue et je la plains. J’essaierai d’aller la voir dans le courant de la semaine.
            Maurice [Herrmann, cousin germain d'Alice] est accepté par le médecin, il vient d’écrire une lettre ravie à Papa, il va se faire piquer contre le choléra, et il entrera aux Chasseurs le 8 Novembre. Je suis heureuse pour lui, c’est un tel bonheur de pouvoir servir son pays.
            Au revoir chère Mademoiselle, je vous embrasse tendrement. 

Alice Herrmann 

Nous allons tous bien.

vendredi 23 octobre 2015

Octobre 1915 – Jean Médard et Jean Lichtenstein


Ma vraie chance c’est la présence de mon ami Jean Lichtenstein à Roscoff, où il est responsable de la station zoologique. Il n’a pu être mobilisé à cause de son état pulmonaire. Nous nous faisons de fréquentes visites. Je découvre en lui, quand il travaille dans son laboratoire cette grandeur et cette austérité, qui sont parfois l’apanage des hommes de science. Il n’en demeure pas moins un ami plein de charme, de confiance et de simplicité. Il m’est précieux de retrouver un ami et de faire à nouveau l’expérience d’une amitié qui se situe sur un tout autre plan que les camaraderies de régiment. Enfin ce qui contribue à rendre cet exil en Bretagne tout à fait supportable ce sont quelques brèves permissions à Paris et même à Sète. 

Mémoires de Jean Médard, 1970 (3ème partie : La guerre) 


  
Flashback 

Gourdouze [camp de jeunesse protestant où Jean a passé l'été 1909]  a beaucoup compté pour moi. Je découvrais pour la première fois de ma vie les joies de l’amitié.
Je me liais en particulier avec Jean Lichtenstein. Intelligent et fin, il avait un charme un peu romantique, un fond de tristesse dû sans doute à un état de santé fragile et à une situation familiale difficile. Il avait hérité de son grand’père le goût de l’entomologie. Il collectionnait les coléoptères. Je commençais aussi à Gourdouze à découvrir l’évangile grâce aux méditations simples et directes [d’Albert] Léo. 

Mémoires de Jean Médard, 1970 (3ème partie : Enfance et jeunesse) 

 

jeudi 22 octobre 2015

Plélo, 22 octobre 1915 – Jean à sa mère

Plélo, 22 octobre 1915
            Maman cherie 

            Je viens de recevoir ta bonne lettre du 19. Tu peux m’envoyer le paquet en question sans le livre que je te demandais. Mets à la place si tu veux, la vie de Jesus d’Henri Monnier un gros volume jaune qui se trouve dans la bibliothèque de la chambre de Suzon. Tu peux ajouter aussi mon kepi rouge. Mais tout cela n’est ni indispensable, ni pressé.
            Toujours rien de nouveau ici. Un très beau soleil fait place aujourd’hui à la pluie et au froid. J’ai passé une nouvelle visite, simple formalité et ai été maintenu en 2ème categorie. Ne recevant rien de Jean Lichtenstein, j’ai demandé une permission de 24 h pour aller le voir moi-même à Roscoff Dimanche, j’espère qu’elle me sera accordée.
            Reçu une bonne lettre de Lestringant, toujours soigné sur le front par le Docteur [Louis] Perrier ; de Léo, qui malgré toutes les tristesses qui l’entourent, jouis beaucoup du pays ds lequel il se trouve ; de René Cera[1], l’ami du 55 qui m’a fait mon portrait il y a bientôt un an. Légèrement blessé à l’épaule en Champagne, il est soigné à Vichy ; de tante Jeanne : elle me dit qu’à mesure que les bien aimés s’en vont, il vivent auprès de nous d’une vie invisible aussi réelle. Oncle Frank a eu une permission de 4 jours. Tante Elise et lui étaient à Paris.
            Le clairon sonne le rassemblement ; je te quitte pour aujourd’hui et t’embrasse tendrement. 

Jean 

            Je pense à cette reprise de la vie par tante Anna. Ce doit être dur ; ce le sera surtout lorsque Lucien [Benoît] sera parti.

[1] René Cera (1895-1992). Camarade de Jean au 55ème RI. Artiste peintre. Voir billet du 15 décembre 2014.

mercredi 21 octobre 2015

Sète, 21 octobre 1915 – Mathilde à son fils

Villa de Suède, le 21 octobre 1915
            Mon Jeanot chéri 

            Je viens d’avoir ce Jeudi ta carte du 19, cela va plus vite et je m’en réjouis. Les premières lettres mettaient tjours trois jours en carte. En est-il de même des miennes ?
            Je sais que tu ne t’ennuies jamais mon chéri, mais moi je souffre de ton isolement et j’aimerais te sentir dans un regiment, ou une Cie ou tu serais avec des camarades,  des amis, entouré de sympathie et d’affection. J’attends vite de savoir si je dois t’envoyer un petit colis sans le livre introuvable ?
            Je pourrais te conter une de nos journées, tu les connaîtras toutes car elles sont toutes pareilles. Il y a cependant des variantes. Nous voyons les choses en bleu si le contentement règne à la villa ou en bien sombre quand comme hier, les idées sont noires. Suzie est parfois très découragée et je le comprends…. Elle a voulu hier faire quelque pas, elle a senti sa douleur et j’ai constaté du pus dans les urines alors sans ns le dire franchement, ns pensons de même. Il n’y a rien de sérieusement declanché et n’y aura-t-il pas ici une impotence pr toujours ? Oh ! cette pensée est terrible et j’essaie de la chasser bien loin. Mais Suzie la connait aussi et dans ces moments là ses yeux sont si sombres qu’ils me font peur.
            Aujourd’hui, le baromètre est remonté ! Il faisait beau du reste, un soleil d’automne un peu languissant qui fait penser au triste hiver. Léna a repris des couleurs et elle est sage bien sage a condition qu’on lui donne son biberon. Elle consent à prendre le sein d’un air dégouté et le refuse avec énergie quand le trait s’arrête et qu’il faut prendre quelque peine. Alors Suzie se désespère.
            Je les ai quittées hier quelques instants pr aller voir tante Anna. Le salon était plein de monde et je n’ai rien eu à dire. Du reste mes consolations n’auraient que faire. Elles sont toutes trois fort sereines et ont tjours le sourire au lèvre. Je pense que pr ta tante la douleur n en est que plus vive, mais elle n en laisse rien voir. Elles n’ont aucun regret. On a tout tenté et l’amputation prise au début ne pouvait être admise, il fallait d’abord tenter de sauver le membre ! On ne pouvait se douter qu’il y eut empoisonnement. Il s’est endormi tout doucement, sans souffrances, mais il en a supporté de terribles. Lucien est tjours le même, il porte beau, mais je l’ai à peine vu.
Je n ai pas eu une minute pr y retourner aujourd’hui, bien que la fidèle Alice Herrmann  soit venue de Montpellier comme presque tous les jeudis voir ta sœur. J’ai eu la visite de Mme Buchel qui m’a conté les tristesses matrimoniales de Lena. Son mari ne veut plus la voir et elle demeure sous son toit à Paris souffrant le martyr. Voici le laitier qui va prendre ma lettre je ne puis écrire qu’à toi je ne puis répondre à personne.
Je te quitte pr aller donner lavages, injections, langer, dorlotter et tout le reste ! et en faisant tout cela ma pensée vole vers toi, mon cher petit qui remplit le cœur de sa maman et je t’embrasse bien tendrement.
Suzie est Alice se joignent à  moi. Merci des détails que tu me donnes sur ta vie.
Tendresses 

Ta mère affectionnée

lundi 19 octobre 2015

Plélo, 19 octobre 1915 – Jean à sa mère

Plélo, 19 octobre 1915
            Maman cherie 

            Tu me gates ces jours-ci ; je viens encore de recevoir ta bonne longue lettre du 16 [qui manque dans le paquet de lettres conservées]. Ne crois pas que je m’ennuie. Ce serait humiliant de s’ennuyer lorsqu’on peut lire, qu’on peut être seul et surtout qu’on a une tache. Ça n’empêche pas de regretter la vie de famille, mais rien à faire pour revenir parmi vous. S’il y avait quelque chose à faire je le ferais. Je suis bien heureux d’apprendre que Suzon va beaucoup mieux et qu’elle peut recommencer à nourrir sérieusement. Je repond à ton interrogatoire. Ne m’envoie pas ma boite à peinture pour le moment. Mon lit est excellent. Je puis chauffer ma chambre, mais je ne l’ai pas encore fait le climat étant très pluvieux, mais très doux. Je vis toute la journée la fenêtre ouverte. Nourriture excellente. Je ne suis ni à la caserne ni à l’hopital, je suis chez moi, y couche et y passe ma vie sauf les heures de service ; je croyais te l’avoir dit. Plélo d’ailleurs est un tout petit village qui n’a ni caserne ni hopital ; à peine une mairie. Les hommes sont cantonnés dans des granges, des greniers des fermes environnantes. Je dejeune le matin au mess. Un verre de café, pain et beurre à volonté. Je pourrais me lever à l’heure que je voudrais ; mais me couchant très tôt j’assiste régulièrement à l’appel du matin (7 heures).
            Envoie à Mlle Viguier ce que tu voudras.
Je t’embrasse 

Jean

Sète, 19 octobre 1915 – Mathilde à son fils

Cette, le 19 octobre 1915
            Mon cher grand, 

Mathilde Médard et sa petite-fille Elna Ekelund
            Voilà la troisième journée qui passe sans que j’ai pu prendre la plume et c’est tjours une véritable peine une vraie angoisse lorsque je n’ai pu de la journée t’envoyer ma tendresse. Mais les heures filent, filent, emportant leur contigent de soucis de pensées, de joies aussi par le petit rayon de soleil que Dieu a placé sur ma route pr la rendre plus supportable sans doute pendant l’absence de celui qui est presque toute ma vie !!
            J’ai reçu hier tes deux dernières cartes à la fois. Je suis heureuse que tu aies un peu d’occupation car c’est grand souci de te sentir sans rien d’interessant à faire devant une longue journée et je souhaite prtant que dure longtemps cet état de choses.
            Voilà tante Jenny qui vient je ne pourrai encore écrire ce soir et prtant j’ai promis à tante Anna d y revenir car elle est arrivée ce matin à 4 h 44 et j’ai fait diligence pour aller à la gare. J’ai été bien perplexe, par exemple. Elle avait prié Mathilde de ne dire à personne qu elle arrivait, elle ne voulait voir qui que ce soit à la gare. Je me demandais si cet arrêt me concernait, et j’ai fini par passer outre. Je l’ai trouvée stoïque elle et ses filles, toutes souriantes Lucien  arrivait en même temps pr sa permission de huit jours. Cela coïncidait à merveille.
            Je les ai devancés chez eux et là il y a eu un peu d’émotion. Elles m’ont lu les discours admirables prononcés sur sa tombe. Celui du colonel est remarquable et je le copierai pr te l’envoyer. Ce cher Pierre était adoré de tous et ses chefs et ses soldats l’ont pleuré à l’égal des siens. Dans un délire il demandait sa croix et la lançait comme un enfant.
            Ta tante demeure sans regrets. Seule l’amputation faite au moment même eut peut être sauvé mais il n’aurait pas donné sa jambe alors que rien ne laissait prévoir la catastrophe. C’est un tout petit éclat empoisonné sans doute qui a empoisonné le sang. On a d’abord enlevé l’éclat et l’étoffe qui avait penetré, la peine est demeurée. On a fait une autre opération on a scié le tibias retrecissant ainsi la jambe, puis on a amputé, jamais la peine n’a cédé un seul jour. Mais lui n’a jamais montré qu’il voyait l’issue venir. L’avant-veille il a prtant dit à son ami : Je crois que je me decolle et puis à sa sœur qui le veillait. Tu es si triste, tu as pleuré ? et il s’est endormi comme un petit enfant.
            Je suis sous cette impression si poignante je ne puis parler d’autre chose et j’ai tort tu n’as pas besoin de ces tristesses.
            Ici tout est assez bien. Mais prtant Suzie a la permission de se lever et d être portée en bas et aujourd’hui, elle n’a pas voulu quitter son lit sentant un point douloureux au ventre.
            Je ne la force pas, mais je trouve tout cela bien long.
            Petite Léna (car Suzie l’appelle ainsi) prospère toujours (un peu moins cependant) elle se décide à prendre quelquefois sa mère mais, pas toujours, et c’est un vrai souci pr cette dernière.
            Je couche dans le lit d’Hugo et passe ainsi des nuits plus supportables.
            Comme il me tarde de savoir ce que tu as fait Dimanche ! Cette journée a été pr nous comme les autres remplies des mêmes occupations, des mêmes soins à donner.
            J’ai été hier chercher les livres que tu me demandes à la maison, je n’ai trouvé sur ton bureau que la bible grecque et la vie de St Paul mais nulle part ailleurs le second livre de Sabatier. Dois je t’envoyer ceux-ci sans ce dernier ? Dis le moi bien vite et je ferai partir immédiatement le colis.
            Je te quitte pr tenter d’aller chez ta tante encore ce soir. Grosses caresses mon bien aimé de ta maman et tendresses de toute la maisonnée.
Bien avec toi 

ta mère affectionnée
Math P Médard

 

dimanche 18 octobre 2015

Plélo, 18 octobre 1915 – Jean à sa mère

Plélo, 18 octobre 1915
            Maman cherie 

            Je ne t’ai rien écrit hier ; c’est bien le moins que je t’écrive aujourd’hui une vraie lettre. D’autant plus que ta dernière lettre était très substantielle. Je t’ai dit je crois que j’avais reçu ton paquet. Encore merci. Merci des details que tu me donnes sur la mort d oncle Louis. Oui c’est triste cette mort loin de chez lui, loin des siens, et sans avoir gouté le temps de repos auquel il touchait. Oncle Frank a-t-il obtenu la permission en question ?
            Je comprend que la petite fasse votre orgeuil et votre joie. Comment va Suzon ?
            Tante Fanny doit être bien inquiète sur le sort de Rudy. Je n’ai pas reçu les chaussettes dont il est question et n’en ai d’ailleurs pas besoin.
            La nourriture est abondante et bien preparée, la vie que je mène très saine (courtes marches, long sommeil, grand air) et à ce regime je me porte admirablement. Si je ne souffrais pas encore un peu je serais certainement apte à faire campagne tout de suite.
            As-tu des nouvelles de tante Anna ?
            Je suis chargé maintenant de la 3e catégorie de la 29e Cie, le lieutenant commandant cette categorie étant parti. J’aurai dès lors un peu plus de responsabilité et pas beaucoup plus de travail. J’aime mieux avoir une tache ; c’est moins abrutissant.
            Hier je pensais passer la journée avec Jean Lichtenstein. Avant-hier soir j’ai reçu à mon depit une dépêche de lui m’annonçant qu’il ne pouvait venir. Je me suis donc dirigé vers Guingamp (¼ d’heure de chemin de fer) pour voir les Bruneton. Acceuil très cordial. Il est capitaine du depot de remonte, où je l’ai trouvé et que j’ai visité. Il m’a présenté à tous les officiers du depot, et le commandant m’a même offert l’aperitif. C’était touchant. J’ai déjeuné simplement avec eux. Les petits enfants sont aussi là. Je n’ai vu que l’ainé qui avait bien sommeil et ne voulait pas faire la sieste. Lui repartait à 3 heures pour aller acheter des chevaux dans le Finistère. Le dernier train étant très tard j’ai jugé bon de partir à mon tour à 3 h ½. Un autre jour, lui restant ils me feront circuler en auto ds le pays. Ils sont très gentils, mais un peu enervants avec leurs prejugés monarchiques et leurs attaques par principe contre le gouvernement.
            De Guingamp rien à dire : une eglise assez curieuse et vieille, avec des arcs boutants interieurs, de vieux remparts.
            Au lieu de m’arrêter à Châtelaudren j’ai filé jusqu’à St-Brieuc où j’ai fini ma journée. J’espérais retrouver un volontaire que je ne connaissais pas mais il a quitté le patelin depuis 10 jours pr Paris.
            Ce matin j’ai fait une petite marche avec mes hommes. C’est effrayant toutes les tristesses qui s’ajoutent au drame de la guerre et qui l ecrasent. L’un qui n’est pas riche se fait voler 100 frs alors qu’il était ivre. Un autre, qui a au moins la figure honnête apprend que sa femme a vendu tout ce qui leur appartient et abandonné la maison. En fin de compte, le grand consolateur c’est l’alcool.
            Adieu, maman cherie, je suis avec vous tous. 

Jean

samedi 17 octobre 2015

Octobre 1915 – Vie sociale


Je ne suis pas isolé. Les Alfred Bruneton sont très près à Guingamp où est installé un dépôt de remonte. L’ancien officier des haras y a repris du service. Ils sont toujours très accueillants, mais un peu snobs pour mon goût.
Mémoires de Jean Médard, 1970 (3ème partie : La guerre) 


  
Flashback 

J’avais d’autres correspondants. J’étais reçu souvent chez les cousins Alfred Bruneton, qui habitaient tout près du lycée, Bd St Michel. Ils étaient un peu snobs, mais très accueillants.
Alfred Bruneton m’a emmené en auto un matin d’hiver dans les jardins de Versailles où nous avons retrouvé les « trois marches de marbre rose » de Musset, à peine recouvertes de neige et relu le poème de Musset. Officier des haras et épris de sport équestre, il m’a fait assister une autre fois à un concours hippique qui se déroulait au Grand Palais.
Enfin j’ai participé aux fêtes de fiançailles et de mariage d’Edith Bruneton, leur fille. J’ai très peu connu leur fils Raoul qui ne devait sans doute pas habiter alors avec ses parents. 

Mémoires de Jean Médard, 1970 (3ème partie : Enfance et jeunesse) 

 

vendredi 16 octobre 2015

Plélo, 16 octobre 1915 – Jean à sa mère

Plélo, 16 octobre 1915
            Maman cherie 

            J’ai reçu hier ton paquet. Il ne m’est plus immédiatement utile, puisque ma cantine est retrouvée, mais il servira toujours.
            J’ai maintenant un travail plus régulier. Ce matin nous avons été pris par la pluie en marche et nous sommes revenus au logis.
            Bien affectueusement à vous

Jean

jeudi 15 octobre 2015

Plélo, 15 octobre 1915 – Jean à sa mère

Plélo, 15 octobre 1915

            Depuis 4 jours nous avons un temps splendide, et il n’y a rien comme ça pour charmer le cafard. Je ne t’ai jamais fait mon emploi du temps. Reveil à 6 heures. Rapport à 7 heures. Marche ou exercice jusqu’à 10 h ½ ; le plus souvent d’ailleurs les hommes de ma categorie s’en vont en corvée, ou aux douches, ou vont travailler à l’agriculture et je reste tranquillement chez moi à lire ou ecrire. A 11 heures dejeuner au mess avec les ss.off. A 1 h ½ Rapport. A 2 heures, comme le matin. Lorsque je n’ai rien à faire et qu’il fait beau, je me ballade. A 5 h rapport. A 5 ½ diner. Le soir parfois petite promenade ; le plus souvent je rentre chez moi et me couche à 8 heures ½, a l’heure où à Cette vous vous mettez à table.
            Donne moi des details sur ma mort d’oncle Louis. J’écris beaucoup de cartes, en ai envoyé une à oncle Georges.
Bien aff. à vous

Jean

mardi 13 octobre 2015

Sète, 13 octobre 1915 – Mathilde à son fils

Villa de Suède, le 13 octobre 1915

            Je ne sais si tu auras pu lire ma carte écrite hier en cours de route mon cher petit et voilà qu’aujourd’hui je n’ai pas eu encore un moment à moi de la journée pr venir auprès de toi Je tente, après le bain du petit chou d ecrire ces lignes pour les donner au laitier. Mais il est sept heures.
            J’ai donc fait hier un triste voyage toujours en hâte. J’ai voyagé avec le corps qui était accompagné d’oncle Emmanuel [Beau] et Eugène Jaujou [un cousin côté Médard]. Ton oncle Beau m’a paru plus fort que je ne l’aurais cru. Oncle Louis avait décidé de faire une petite visite à Tobie Reynaud et de là d’aller se fixer chez Elise a Lunel pour l’hiver et pour toujours du reste. Cette pauvre Elise aurait eu la une société et un but, quelqu’un à qui se dévouer, c’est navrant. Elle est bien à plaindre [Elise Médard ép. Drouillon avait perdu en 1910 sa fille unique et son mari en 1911.]
            En route pr Lesparsis ton oncle a su qu’il faisait folie et qu’il était bien malade. On a écrit à tante Jeanne mais elle n’a pas compris que ce fut desesperé, elle n’a rien dit à Elise c’est prquoi il n’a eu aucune de ses sœurs à son lit de mort. A mon arrivée à Lunel on m’a vite chargé d’écrire à André Pastoureau pr obtenir une permission de trois jours à Franck [le plus jeune frère Médard] pr lui permettre d’aller fermer la maison de Paris et regler les affaires, renvoyer surtout Victorine, en prevision qu’il faudra pr cela une main ferme – puis je crains d’autres parasites ! J’ai donc passé l’heure de mon séjour à Lunel à écrire et j’ai à peine vu tes tantes. Mais j’ai bien fait d’y aller : décison que j ai prise sur les instances de Suzie et pas sans peine. J’ai bien fait de faire acte de présence ! Ta tante Jeanne toujours très forte et vaillante en apparence, me fait à moi l’effet d’une loque.
            Il parait  qu’oncle Louis désirait tellement te revoir !
            Je suis rentrée à quatre heures avec Mmes Bertin [Valentine Médard épouse Henri Bertin-Sans, une cousine issu de germain de Louis Médard], Herrmann [Marguerite Germain épouse Jacques Herrmann, future belle-mère de Jean], Bouscaren [Julie Vinas épouse Paul Bouscaren] etc et arrivée ici à 6 heures 1/2  j’ai bien vite repris mon tablier d’infirmière.
            Depuis Lundi, le départ de Jane je ne m’arrête pas un instant dans mes soins. Ta sœur a des heures de vrai découragement. Elle va bien, a grand appétit mais elle ressent tjours une petite douleur qui l’oblige à rester au lit. Mr Puech a téléphoné à Hugo qu’on pouvait dès demain la porter sur la chaise longe à condition qu’elle ne mette pas de longtemps pied à terre. Je suis, tu le vois mobilisée pr longtemps et si ma santé ne s en ressent pas, j en suis bien heureuse. Suzie ne parait plus s’interesser à son enfant aussi passionnément. On sent combien elle souffre de ne pouvoir remplir ce doux devoir. Et puis cette petite nature refuse de tirer au sein ou il y a peu de chose et elle trouve trop à faire. Elle préfère le biberon qui fonctionne sans frein. C’est un amour, une delicieuse enfant. Tu ne la reconnaîtras déjà plus tant elle a embelli. Elle a les yeux de Suzie plus noirs encore et Suzie préfère retrouver en ceux de son enfant les tiens. Hugo déclare franchement maintenant qu’elle est ravissante.
            Je viens de recevoir ta carte envoyée au cours d’une superbe promenade. Quel pays merveilleux et que je voudrais avec toi le parcourir. Prquoi ne te laisse-t-on pas venir passer ce mois encore auprès de nous. Oh ! que Dieu m entende et permette que ce mois soit suivi d’autres.
            Figure toi que Rudy [Busck] est à Marseille pr deux jours, jusqu’à demain, ses parents heureux au possible de l’embrasser ont vite déchanté car il est resté dans l’artillerie (non lourde) et part après demain pour la Serbie !! tu vois d’ici tante Fanny et oncle Axel. Je les plains bien.
            As-tu reçu de celle-ci les chaussettes promises. Je n en ai pas joint en laine dans mon petit paquet, parce qu’elle doit t’en envoyer.
            Je songe maintenant à une flanelle. Comment fais-tu ? N y aura t il un moyen de rentrer en possession de cette cantine ? As-tu fait tous le possible pr cela ? et n’as-tu pas trop tardé à aller la réclamer ? En tout cas, il faut que tu sois largement indemnisé. J’espère que tu seras tenace et exigeras même les frais que te procure actuellement ton manque de linge. Je t’ai fait une liste aproximative ; certainement j’oublie bien des choses. En tous cas je n’ai pas mentionné la cantine elle-même.
            Parle-moi de la nourriture. Est-elle suffisante et bien préparée. Ne te sens tu pas affaibli ? Comment es-tu ?
            Eugène obligé d envoyer la liste de ses menus, par les Allemands pr montrer que c’était du mensonge a adressé cette liste à sa chienne. Mira Beau je crois rue Bluff Plan d’Alais.
            On a pensé que les menus étaient des menus de chien et du Bluff des Allemands. Il ne sait pas encore la mort de Maurice.
            Rien à te dire de notre ville où je suis comme n’y étant pas. Je ne vois personne, que tante Jenny de temps en temps, et Mme Pont. Les gens ns laissent tranquilles.
            Voilà une lettre qui ne partira que demain ; il se fait tard et je suis lasse bien lasse. Excuse donc le désordre de ces lignes. Sache seulement que tu es ma pensée même et que je vis près de toi.
            Que Dieu te garde encore et toujours mon bien aimé enfant
            Je ne sais encore rien de tante Anna.
            Tu as les tendresses de ta sœur, d’Alice, d’Elna les plus chaudes de ta maman.
            Hugo t’envoie mille amitiés. 

Ta vieille mère
Math P Médard

            As-tu reçu mes lettres ?