jeudi 30 avril 2015

30 avril 1915 – Albert Léo à Jean

30 Avril 1915
            Mon cher Coco 
 
            Il se peut que ces jours-ci tu reçoives mes lettres un peu plus espacées, car je vais aller 10 jours dans la montagne et je ne profiterai pour le courrier que d’occasions de hasard.
Source : collections BDIC
            Tout mon esprit est occupé d’une famille[1] d’ici, 2 fils tués à l’ennemi en 15 jours. Ce sont des industriels très généreux et actifs. La visite que j’ai fait hier m’a beaucoup impressionné : une énergie extraordinaire, déroutante, nette, consciente, avec une foi religieuse des plus vagues. Je dois faire le service demain, tu juges avec quelle anxiété. Tu te rappelles quand tu as été rappelé à Nérac ? Il me tarde de savoir terminée ta mutation de Jean et ta blessure bien cicatrisée. Une cousine Bruneton[2] a eu la bonne idée de m’envoyer de tes nouvelles une fois.

Bien affectueusement à toi.  

Léo

[1] Albert Léo ne cite pas le nom de cette famille. Il s’agit des Scheurer (Jules Scheurer et Marie-Anne Dollfus. Leurs deux fils : Pierre et Daniel Scheurer). En 1917, quand le 132ème R.I. sera basé en Alsace, Jean, à son tour, cantonnera près de Thann, sera très fréquemment leur hôte et, dans ses lettres à sa mère, parlera d’eux avec admiration et affection.
[2] Marie Bruneton était une cousine issue de germain d’Albert Léo. En effet, sa mère, Elisabeth Vernes ép. Bruneton (1842-1909) était la cousine germaine de Gabrielle Vernes (1842-1921), la mère d’Albert Léo. Le père de Marie Bruneton, Gaston Bruneton (1838-1918) était, lui, un oncle d’Alfred Bruneton (1863-1934) qui avait épousé Elisabeth Médard, une très lointaine cousine de Jean.

mercredi 29 avril 2015

Sète, 29 avril 1915 – Mathilde à son fils

Cette le 29 Avril 1915 

            Merci à Mr Krug de sa complaisance. Je ne puis me passer de ma carte journalière, lorsqu’elle me manque je suis désemparée. Comment n’as-tu pas, mon chéri des nouvelles régulières ? J’écris tous les jours. Je suis pénétrée de l’ennui que tu dois avoir et je ne vois pas le moment ou tu pourras partir mais voilà les abcès qui retardent ce moment et t’arrêteras tu à ces deux ? D’après ta carte de ce matin tu as du bien souffrir mon pauvre petit martyr. Que je voudrais prendre ton mal mais je le supporterais bien sur moins vaillamment.
            Je suis allée ce matin faire une visite aux Brun et payer une voiture qu’ils m’avaient offerte pr rentrer chez moi lors de la journée de Pâques, si terrible, puis revenue chez Suzie ns avons travaillé tranquillement. Karine et Laure [Benoît] sont venues ns voir revenant d’un concert d’eglise magnifique que ns ignorions. Madeleine [Benoît] va mieux, les 40 jours vont expirer et elle viendra un peu respirer le bon air de la villa – du moins Suzie le lui a offert bien gentilment, offrant aussi de la garder tout le jour [?]
            Je voudrais bien des détails que je n’ai pas. Quelle est ta nourriture ? prends-tu ces œufs tant convoités ? des oranges ? Ne te donne-t-on pas du jus de viande ? Dors tu la nuit ? T’a-t-on rasé les cheveux et les croutes de tête sont elles tombées ? Peux-tu t’asseoir sur ton lit ?
            On m’a prévenue qu’il y avait au Lazaret un major qui t’avait visité à Verdun. Je n’ai pu le joindre, j’irais tâcher de le trouver demain mais en somme j’ai des nouvelles plus fraîches et directes et trouve même que tes cartes arrivent assez rapidement.
            J’ai eu ce matin Jeudi celle daté du 26 Lundi. Ne manque jamais de me l’adresser personnellement.
            Ne peux-tu pas lire un peu ? dans ce cas Mr Krug te donnerait bien des livres.
            J’ai écrit à Mme Ménard Dorian il y a déjà une huitaine très aimablement.
            Je cours vite à la poste, mon fils bien aimé. Recois nos tendresses et les plus chaudes de ta maman.
            Une bonne lettre de tante Jeanne [Jeanne Médard épouse Beau] ce matin. Le pauvre Eugène [Beau] a faim [il était prisonnier de guerre]. Il dit que le capitaine Pagaïre de pan ["payeur de pain" en occitan] est au 250e. Cela veut dire pas beaucoup de pain 250 grammes par jour.
            Maurice [Beau] est encore à Alexandrie. Loulou [Louis Beau] ne voit pas le moment de partir. Tante Jeanne aspire à avoir des nouvelles de toi. Je ne cesse d’écrire des lettres.

lundi 27 avril 2015

Verdun, 27 avril 1915 – Jean à sa mère

Verdun 27 avril 1915
            Maman chérie, 

            Depuis que mon abcès au bras a été ouvert, je suis infiniment mieux. Toujours un degré de différence entre le matin et le soir mais c’est normal et on ne diminue en rien mon régime pour cela. Nous avons un nouveau major qui remplace définitivement M. Guillemot. Il m’a pansé lui-même ce matin. La plaie se suppure presque plus, l’abcès au bras beaucoup.
            J’ai reçu une bonne lettre de Lestringant, et aussi ta longue lettre détaillée avec joie. Je t’en prie, n’aie ni inquiétude ni regrets sur la façon dont tu m’as soigné. Malheureusement je crois être ici encore pour quelques longs jours. Je reçois régulièrement la visite de M K. [le pasteur Jacques Krug] et viens de recevoir celle du major Balcam. Je pense le revoir et je t’embrasse comme je t’aime.

Jean Médard

dimanche 26 avril 2015

Verdun, 26 avril 1915 – Jean à sa mère

Lundi 26 avril 1915
            Maman chérie, 

           Je viens de recevoir ta lettre de Cette, avec joie. A l’heure qu’il est, tu es certainement complètement reposée et je m’en réjouis. Ne te préoccupe pas de m’envoyer des choses, j’ai tout ce qu’il me faut largement.
            Pour ma santé mon petit abcès au bras m’a beaucoup gêné ces deux derniers jours, l’infirmier m’a donné un coup de bistouri ce matin et maintenant je jouis d’une quiétude qui ne me parait pas vraisemblable. La plaie suppure toujours un peu, mais au fond les deux plaies n’en font qu’une puisqu’on met la même compresse. Je n’ai plus qu’à attendre patiemment la cicatrisation. Je mange avec appétit, on me donne une potion fortifiante, en somme tout est pour le mieux sauf l’ennui. J’espère que tu écriras bientôt à Madame Ménard Dorian, il ne faut à aucun prix oublier. Je t’embrasse bien affectueusement et tendrement. Je vous embrasse tous
Jean Médard

Salutations J Krug

[Cette carte n’est pas de la main de Jean. Sûrement a-t-elle été dictée au pasteur Jacques Krug.]

samedi 25 avril 2015

Sète, 25 avril 1915 – Mathilde à son fils

Cette le 25 Avril 1915
Mon grand bien aimé 

C’est un Dimanche ensoleillé merveilleux tout est paisible calme autour de moi. Oh qu’il ferait bon, tout à fait bon en oubliant la guerre, si tu étais là ! C’est a la villa que je je t’écris. Alice Herrmann est venue passer la journée, ns avons parlé de toi encore de toi. Avec les Frisch qui sont venus tantôt aux nouvelles et pour la centieme fois, j’ai redit mon voyage, mon sejour, mes angoisses, ma delivrance et maintenant je viens me reposer près de toi. Je suis allée au temple ce matin, tante Anna est sortie avec moi avant la fin pr m’accompagner ; j’ai fait quelques commissions pr Suzie.
Lu en rentrant ici des lettres de chacun pleines de toi et je me reporte à Dimanche dernier que je changerais bien tout de même avec celui ci. Quelle joie en allant au temple de trouver la carte de Mr Krug, je vais l’en remercier moi-même et puis la tienne hier soir ! Oh si tu savais ce qu’elle a été pr moi, car j’étais replongée dans toutes mes angoisses. Oncle Louis m’avait laissé voir combien ton cas aurait pu être grave [Louis Médard était médecin] et j’avoue qu’à Verdun même je n’avais jamais été très alarmée par les médecins pas même autant. Après avoir vu oncle Louis, je ne me pardonnais pas de t’avoir abandonné ! et n’osais pas retourner en arrière dans la crainte de t’effrayer. Tante Fanny elle-même ne comprend pas que je t’ai laissé ainsi il n’en faut pas plus pour me rendre bien malheureuse.
Mais voilà que tu le sens et tu me rassures. Est-ce bien sur que tu t’assieds bien sur ton lit ? Tu vois bien qu’il te faut un coussin absolument et j’entends que tu le fasses porter.
Et maintenant j’attends ton évacuation avec une impatience fébrile. Tu sais que j’ai en te quittant demandé au bureau que l’on fasse l’impossible pr t’évacuer sur le midi. J’ai  cité Cette ou Marseille mais n’ai pas parlé de Montpellier. Je le regrette. On t’y accueillerait les bras ouverts. Parle nous de ta place. Comment as-tu pu ecrire toi-même ? Comment te soigne le medecin ? Il m’a promis de s’occuper de toi.
Mme Messiat vient de me demander ton adresse pr que son mari vienne te voir. Les visites ne manqueront pas et je suis heureuse que  [deux mots illisibles].

[Il est difficile de savoir si un feuillet manque ou si la lettre s'arrête là (à partir de  "Et maintenant", Mathilde a croisé les lignes, ce qui est habituellement signe que la lettre va se terminer et qu'elle ne juge pas nécessaire de prendre une nouvelle feuille).] 

vendredi 24 avril 2015

Sète, 24 avril 1915 – Mathilde à son fils


Cette le 24 Avril 1915
Mon pauvre cheri 

J’étais là Samedi, pres de ton lit  de souffrance plus tranquillisée je t’assure que je ne le suis aujourd’hui. C’est une véritable misère que cette vie loin de toi. Je me demande maintenant comment je vais la supporter jusqu’à ton évacuation, car je suis sans nouvelles encore et mon imagination bat la campagne. N’as-tu pas d’autres abcès ? et comment es-tu soigné ? Suzie et Alice font naître chez moi les remords les plus vifs, trouvant que j’aurais du savoir mieux ameliorer ton sort. Je le reconnais et en souffre bien aussi fais-moi le plaisir de te faire acheter par Mr Krug un coussin pour les reins. Tu as de l’argent pr cela et je t’en enverrai pr te combler cette dépense. Pauvre chère Suzie, elle ne sait qu’imaginer pr toi. Elle t’a expédié hier un petit colis qu’elle veut renouveller je t’en adresserai un aussi au plus tôt.
            Me voilà reposée de mes fatigues, désinfectée, nettoyée, toute prête à repartir si tu me désires à nouveau. Mr Krug t’a-t-il conté les péripéties de mon départ ? Les taubes[1] poursuivis par nos avions, la bataille faisait rage au dessus de nos têtes et je me demandais si j’arriverais à la gare, Mr Krug m’est venu charitablement en aide en prenant ma valise et je suis partie avec Mme Schneider dont avait parlé Mr Krug. Elle était venue à Verdun accompagner la fiancée de son fils, Melle Nezet qui venait enterrer à Verdun son frère, un jeune polytechnicien. Cette dame est une cousine des dames Mueller et Aubanel ns avons été vite bonnes amies. J’ai pu faire ainsi bon voyage, interessée par ce que j’entendais de la bouche d’officiers revenant du front. L’un d’eux m’a assurée que dans deux mois toutes nos terreurs prendraient fin.
Arrivée à Paris j’ai trouvé ce que j’aprehendais Mme Caron[2] chez oncle Louis ; dès lors ma vie là m’a semblé intenable et je n’ai eu qu’une idée : m’en aller. Cependant Mardi à 6 heures au moment d’aller prendre le train je me suis sentie si mal en train que j’ai consenti à coucher et a partir le lendemain à 1 h par le train pr moi le plus rapide. Si j’avais prévu cela j’aurais pu aller rue de la Faisanderie[3] mais pensant partir le soir je n’ai pas cru avoir le temps.
J’ai couru chez Marie Hugues qui m’attendait impatiemment et là je me suis un peu abandonnée.
Ton oncle était encore malade il l’a été assez sérieusement je crois. Il se fait très vieux.
Mon pauvre garçon, que je voudrais savoir ce que tu fais de tes longues journées. Que je voudrais être encore près de toi.
Je suis aujourd’hui chez Suzie toute bonne et affectueuse. Tout est frais et joli chez elle et ns serions si heureux tous réunis. Elle rêve ce moment. Elle est bien et très vaillante. Ici c est la continuation de l’interêt que te porte chacun par des lettres affectueuses. J’ai reçu toute l’après midi d’hier. Tante Anna vient de nous [mot illisible] a de bonnes nouvelles. Il parait que pendant mon absence elle a été exquise de bonté et de gentillesse pr ta sœur. J’ai fait bon voyage depuis Paris mais fatiguant. Traversé une region merveilleuse, Cosne Nevers etc. Tous les arbres en fleurs c’était un émerveillement des yeux.
J’ai écrit à Mme Ménard Dorian et je cours en ville t acheter et t expedier une flanelle.
Adieu mon bien aimé. Soigne-toi. Fais toi soigner et insiste sur ta faiblesse pr qu’on la combatte.
Ns t’embrassons bien. Ns ne pensons qu’à toi et ne parlons que de toi. Que Dieu continue à nous bénir, à te garder. Je t’embrasse avec une profonde tendresse. 
 
Ta Maman 
 
Tes cousins Lucien [Benoît] et Pierre [Benoît] très anxieux sur ton compte.


[1] Avions ennemis. De l’allemand Taube, pigeon.
 
[2] La maîtresse de Louis Médard. « Je ne sais pourquoi il ne l’avait pas épousée car ils étaient très attachés l’un à l’autre depuis longtemps. » écrira Jean à son sujet dans ses mémoires en 1970.
[3] Demeure d’Aline Ménard-Dorian, dont le mari, Paul Ménard, était un cousin de Pierre Médard, le père de Jean.

jeudi 23 avril 2015

23 avril 1915 – Albert Léo à Jean

23 avril 15
            Mon cher Coco,           

            Je suis bien confus d’avoir dû t’envoyer un mot extra-bref tout à l’heure. Le vaguemestre a levé la boîte 10 minutes avant l’heure habituelle. Cette fois-ci je m’y prends à l’avance pour demain.
            Tu vois que si je t’écrivais les jours précédents c’est que j’avais le temps. Depuis dimanche jusqu’à  hier soir, je suis allé avec d’autres à plusieurs heures d’ici évacuer des blessés sur des hauts plateaux qui rappelaient Pierrefroide et ces beaux déserts derrière Gourdouze. Sur les pentes peu ensoleillées il y avait 1 à 2 mètres de neige, coupés par un large boyau pour les mulets d’approvisionnement, mais où un mulet chargé de litière ne pourrait pas passer.
            J’ai fait par là 3 voyages de 6 à 7 heures aller et retour, aller à vide et retour avec le brancard chargé, à 4. Avec ça nous étions insuffisamment ravitaillés, mais on s’en est tiré quand même. Malgré toute la tristesse de ma fonction je n’arrive pas à oublier la beauté du paysage et malgré que Wilfred Monod m’engueule pour ça, je n’y peux rien.
            Mes habitudes de campeur m’ont aussi beaucoup servi, car j’ai pu faire de la soupe chaude sur la neige, qui nous a bien réconfortés.
            Et toi, parlons de toi, mon pauvre Coco, tu as dû passer par des moments affreux et malgré tout l’intérêt que tu présentes aux médecins, j’aurais préféré que tu ne pousses pas le zèle de la régénération jusqu’à changer toute ta peau. Ma cousine qui te voyait à Verdun me dit que tu reprends un aspect normal et que madame Médard est repartie, après être venue te voir. Que tu as dû jouir de sa visite, mais ça a dû t’être dur de la voir repartir. Tâche de redevenir le bon Coco que je connais. Comment serons-nous après cette terrible bagarre ? Ça rend misanthrope. On voudrait devenir anachorète dans la seule beauté du soir ou du soleil. On aimerait ne plus jamais voir de souffrance ni de pleurs, se rassasier de paix. J’ai horreur des orgues de barbarie religieux que se font entendre et surtout imprimer un peu partout. Je voudrais rencontrer maintenant l’Evangile pour la 1ère fois, et pas imprimé, manuscrit, presque illisible, et s’y baigner en s’arrêtant à chaque mot. On nous use le système avec les discours et les imprimés.
            Grosse lettre de Jean [Jean Lichtenstein] qui me raconte ses démêlés avec ses « collegues» de la Faculté et avec sa santé chancelante. Malmer [?] trépigne toujours au bord de la mer de Nord.
            Bon courage, mon bon petit Coco, aidons-nous les uns les autres dans la tourmente.
Ton ami
Léo


 Flashback : Gourdouze 1909 

Camp de Gourdouze en 1909

L’été suivant [1909] je participais au camp organisé par la Gerbe de Montpellier à Gourdouze, dans la Haute Lozère, près des sources du Tarn, au-dessus de Viala.
Gourdouze ! Voilà  ce qu’en disait plus tard dans une lettre aux participants Albert Léo, qui dirigeait le camp ; «  Je suis comme Coco (c’est le surnom qu’on m’a donné un certain temps) j’ai le mal du pays de Gourdouze. Qu’est-ce que nous avons bu et mangé là-haut que le goût s’en colle à la langue et ne puisse s’en aller… C’est à se demander si nous n’avons pas eu tort de nous mettre sous la langue un plat qui affadit les suivants. Pourtant non, car au fond ce dont nous nous sommes nourris, c’est de l’amitié, mais de la vraie amitié dans le cadre qui lui convient : responsabilité, liberté, rochers, horizons, abîmes, prairies, tempêtes et soleils. Notre amitié a pu s’agrandir autant que notre vue, autant que le fond des torrents. Jamais le souvenir de Gourdouze ne nous hanterait ainsi si nous y étions allés en simples touristes, si, plus ou moins consciemment, nous n’avions senti que nous y allions en invoquant Dieu. Il n’y a communion avec Dieu que lorsqu’il y a véritable communion humaine … »
Gourdouze a beaucoup compté pour moi. [...] Je commençais aussi à Gourdouze à découvrir l’évangile grâce aux méditations simples et directes de Léo. 

Mémoires de Jean Médard, 1970 (2ème partie : Enfance et jeunesse) 
 

samedi 18 avril 2015

Avril 1915 – Verdun, hôpital n° 7


Au bout d’une quinzaine de jours, je vais mieux, je fais peau neuve. Espérant mon évacuation rapide, [ma mère] se décide à rentrer à Sète. Ce départ est un peu prématuré et elle ne se pardonnera pas de m’avoir abandonné trop vite. En effet mon départ sera ajourné longtemps encore. Mon aspect est devenu plus normal, mais je me mets à tousser et à cracher. Je ne dors plus. Ce sont des vomiques consécutives à une pleurésie purulente et à la septicémie. Pourtant je reprends peu à peu quelques forces, j’arrive à m’asseoir, à me coucher sur  le côté, à dormir un peu. Mais quand se décidera-t-on à m’évacuer ?

Mémoires de Jean Médard, 1970 (3ème partie : La guerre)

lundi 13 avril 2015

Sète, 13 avril 1915 – Suzanne Ekelund à Alice Herrmann

Villa de Suède 74 chemin de la Caraussane
Cette le mardi 13 Avril 1915
            Ma chérie 

            Moi aussi je veux chaque jour t’écrire ; mais je ne peux pas, comme tu me dis, me borner à ecrire un tout petit mot, et chaque jour je suis obligée d’attendre au lendemain pour te raconter des masses de choses, toute ma vie depuis trois semaines, ses terribles émotions, ses horribles incertitudes.
            Oui. Dimanche 5 Avril, quand j’étais encore tout absorbée dans les nettoyages de ma maison, maman a reçu une lettre de l’aumonier de Verdun l’appelant auprès de Jean pour son état sinon desespéré du moins grave et inquiétant. Tu vois notre consternation. Hugo avec ses soucis d’affaires insurmontables ; moi avec l’ordre express du docteur d’éviter toute secousse tant morale que physique ; nous sommes obligés de laisser maman partir seule ; sans les papiers nécessaires qu’on ne pouvait se procurer ici. Depuis au moins 8 jours nous nous en occupions.
            Heureusement 2 H avant son depart une dépèche assez rassurante lui a permis de faire un voyage un peu moins morne et horrible : « Médecins et nous trois sommes d’avis pas urgence venir. Etat satisfaisant. Benoit. Barraud. Médard »
                                                                  oncle Georges.  l’aumonier. Jean.
            Et voilà maman partie quand même, tu comprends, pour Paris, d’abord où elle devait faire son possible pr continuer.
            Le lendemain je lui faisais suivre cette dépèche : « Ai eu la joie passer journée hier avec Jean. Moins de fièvre, etat satisfaisant. Georges » et une carte de l’hopital mais datée du 2 ou Jean la faisait réclamer et ou les medecins notaient une forte augmentation de température. Ceci était des nouvelles antérieures aux depêches mais je l’envoyais comme laisser passer. Maman a attendu ainsi jusqu’à jeudi à Paris sur l’assurance que ces papiers étaient insuffisants puis lassée elle est partie ce jour là, sans un de plus ; a pu arriver sans trop d’encombre mais non sans faire un voyage bien émouvant et inoubliable au milieu des tranchees et des petits drapeaux tricolores des tombes, dans de vieux compartiments à banquette de bois. Au bruit du canon sans interruption. La nuit noire, absolue, sous un ciel opaque ou embrasé de lueurs fantastiques. Enfin elle est arrivée à Verdun pour trouver Jean hors de danger sans doute, mais dans un etat navrant.
            Inutile de te dire combien elle-même est harassée. L’augmentation de fièvre du 2 qui laissait tout prevoir (infection générale) n’a heureusement été que le début d un erysipèle qui bat son plein maintenant et avec une virulence extrême. Maman m’écrit qu’elle ne l’a pas reconnu. Son corps n’est que plaie ou boursouflures pleines de pu des cheveux aux orteils. Il n’y voit pas, n’entend pas tant il est enflé et il souffre terriblement. Mais il parait qu’il n’y a aucun aucun danger de ce côté-là ; et plus non plus du côté de la blessure qui va de mieux en mieux.
            Enfin je vais voir maman et t’enverrai des détails après. La pauvre n’a obtenu que 4 jours de séjour et de voir Jean que 2 ½ heure par jour car c’est terriblement contagieux et il est dans un hopital spécial, hors ville.
            C’est terrible tout cela et il me semble que je vis un horrible cauchemar. Ma peur terrible maintenant est que maman attrape cela là bas, seule, avec moi dans l’impossibilité d’aller à tous les points de vue ; Hugo de même comme étranger.
            Mais j’espère bien pourtant que Dieu nous épargnera ce nouveau malheur. Et il faut se faire une telle âme ces temps-ci qu’il faut encore être bien reconnaissant qu’aussi horrible qu’elle soit il n’ait qu’une maladie qui ne met pas sa vie en danger. Il parait qu’il serait évacué sans cela, et que tout est pour le mieux. Mais c’est épouvantable de le sentir comme cela tout écorché de plaies coulantes, et souffrant tant.
            Que je suis heureuse que maman y ait été.
            J’espère que vous allez tous bien. Excuse ma hâte mais je suis un peu avachie tous ces jours-ci et j’ai à écrire presque toute la journee pr donner des nouvelles aux uns et aux autres.
            Je t’embrasse bien tendrement. Je suis sûre que tu excuseras mon silence quand tu sauras tout cela. Encore un baiser
Ton amie
Suzanne

dimanche 12 avril 2015

Avril 1915 – Henri Nick à Hélène Nick


 
La lettre qui suit m’a été communiquée par l’arrière-petit-fils du pasteur Nick, Grégoire Humbert. Il publie la correspondance de guerre d’Henri Nick et de sa femme Hélène. Le premier tome, correspondance de 1914, est paru aux éditions Ampelos (voir encart en fin d’article). Le deuxième est à paraître.
 
 
Très chérie,

Un petit mot pour te donner signe vie quoique nous soyons bien loin de tout péril.
Lundi, après t’avoir écrit, j’ai été l’après-midi revoir à 1 km et demi Bergis, le beau-frère de [Georges] Benoît. Malgré son énergie, forcément un peu déprimé par la fatigue et l’idée d’une mort fatale ; il est le seul qui ait tenu bon des officiers de son régiment...puis, je découvre le commerçant de Maubeuge à la vie mouvementée, de Maubeuge, quelques autres protestants. Nous ne serons pas appelés à les rencontrer plus tard car ce n’est pas notre corps.
Le mardi, lever à 4 h ; notre formation se met au petit pas. Je prends un chariot qui me mène à la ville. Là, je vais voir mon ancien collègue de Croix, Krug, avec lequel je me sens en sympathie ; eux visitent beaucoup de malades et ont parfois avec Barraud deux convois par jour[1].
À quelque distance de la ville, par une poussière d’été, je vais accompagner M. Krug qui s’y rend tous les jours, voir Médard que sa mère avait quitté la veille. Outre sa blessure de poitrine, il a eu un érésipèle, a pelé des pieds à la tête, est dans un hôpital de contagieux, à l’air bien faible quoique mieux ; il raconte son histoire d’une voix douce dans un langage correct. Blessé aux Éparges; il peut se traîner à 150 mètres, dans un nid de blessés, un petit abri où ceux-ci se blottissent instinctivement. L’infirmier lui dit là qu’il ne peut rien pour lui, qu’il faut aller à 1 500 mètres. Il l’accompagne. Il réussit à faire 1 500 mètres avec l’infirmier, avec quelle peine, la poitrine traversée. L’infirmier, à sa demande, le laisse à un endroit dangereux, où il trouve force de courir un instant. Il arrive à la poste de secours, il était soigné et sauvé.
Combien n’ont pas eu cette force de faire 1 500 mètres.
Il trouve quelque énergie pour me dire que comme F. Monod[2], il est un Volontaire du Christ[3]. […]
 
 
La main de l’Eternel serait-elle trop courte ?
  lettres de guerre de 1914
 
par Hélène et Henri Nick
 
 
Pourquoi Dieu n’intervient-il pas pour empêcher cette guerre ?
Cette question, sous diverses formes, tenaille les croyants dès la déclaration de guerre.
Henri et Hélène Nick, chrétiens sociaux pacifistes, aspirent à un monde réconcilié, prémices du Royaume de Dieu. Ils vivent ce temps de guerre comme un échec. S’ils adhèrent à l’ « Union sacrée », la question essentielle demeure : comment témoigner de leur foi en un Dieu d’amour au milieu du cataclysme ?
Henri Nick s’engage comme aumônier dès août 1914 ; il a 46 ans !
Sur le front, il retrouve des jeunes hommes qui, la veille encore, fréquentaient le Foyer du peuple de Fives, œuvre d’évangélisation populaire qu’il a fondée en 1901. Rapidement, il poursuit auprès d’eux son ministère de pasteur et d’aumônier avec le soutien de sa famille réfugiée à Marseille qui, de son côté, assure aussi le lien avec certains réfugiés du Nord.
Ce document exceptionnel par sa richesse, l’est aussi par les personnalités atypiques d’Henri Nick et de son épouse. À une époque encore marquée par un anticléricalisme virulent, il illustre l’action essentielle d’un homme d’église au front et la capacité de réflexion et d’action d’un chrétien engagé face aux catastrophes de ce monde.
Le pasteur Henri Nick (1868-1954) est l’une des grandes figures du Christianisme social protestant. Pendant plus de cinquante années, il fait de l’évangélisation populaire dans le faubourg lillois de Fives. Conscient de l’importance du milieu dans la construction d’individualités libres, il se préoccupe aussi bien de la misère sociale que de la situation morale de celles et ceux qui fréquentent le Foyer du peuple.
Aumônier pendant la Première Guerre Mondiale, il s’illustre en 1916 lors des combats de Verdun puis de la Somme, durant lesquels il est blessé, ainsi qu’au Chemin des Dames en avril 1917.
De sensibilité socialiste, sans être un pacifiste radical, il soutient les revendications des objecteurs de conscience dans les années trente puis assiste des familles juives persécutées durant la Seconde Guerre mondiale. Il sera plus tard reconnu « Juste parmi les Nations ».
 
 
 

[1] Il est ici question de convois funèbres. Pour les pasteurs Jacques Krug et H. Barraud, se reporter aux Circulaires des aumôniers. [Note de Grégoire Humbert]
[2] Francis Monod [Note de Grégoire Humbert]
[3] Mouvement d’étudiants protestants ayant choisi de se consacrer entièrement au service du Christ. [Note de Grégoire Humbert]

jeudi 9 avril 2015

9 avril 1915 – Albert Léo à Jean


9 Avril 15
Source : Gallica

            Mon cher Coco, je n’ai pu t’écrire hier, car j’étais dans la montagne, altitude 900 m à évacuer des blessés. Je n’ai eu à en porter qu’un seul. La veille il y en avait eu pas mal. Je me dis que tu as été trimballé ainsi par des types qui semblent souvent sans cœur, égoïstes, et qui parfois ont cependant de bonnes petites attentions. Quel mélange. Je ballade souvent de braves petits alpins. L’un d’eux, il y a 8 jours, quand on lui faisait mal, s’écriait : « Oh, pauvre enfant ! Pauvre enfant ! » Sans doute l’avait-il entendu dire par sa mère !
            Je te quitte pour la soupe, comme un affreux brancardier que je suis. Soigne-toi bien.
Bien affectueusement

A Léo

9 avril 1915 – Verdun, visite de Mathilde à Jean


Le 9 [avril 1915] pourtant je reçois une visite merveilleuse et absolument inattendue, ma mère. Verdun est interdit aux civils et ma mère n’est pas femme à braver les règlements, mais son amour inquiet a surmonté tous les obstacles et les scrupules de son cœur irrésolu. Elle s’est embarquée pour Paris. Là, elle a essayé vainement pendant deux ou trois jours d’obtenir les autorisations nécessaires. Le 8 elle a pris tout bonnement le train pour Verdun, au risque de se faire refouler, et maintenant elle est là. C’est elle qui me soigne et essaie d’apporter quelque adoucissement à mon état. Mais le grand adoucissement c’est sa présence à un des moments les plus durs de ma vie d’hôpital.  

Mémoires de Jean Médard, 1970 (3ème partie : La guerre)

mardi 7 avril 2015

Sète, 7 avril 1915 – Mathilde à son fils

Paris 7 Avril 1915
            Mon fils chéri 

            Je n’ai eu qu’ici hier soir la seconde carte de l’Hopital me disant que tu avais à ce moment là un peu plus de fièvre. Grâce à Dieu j’ai refléchi que c’était bien antérieur à la dépêche me rassurant et je suis là à Paris à me morfondre. Car cette carte ne me donne pas plus l’accès de Verdun que la première. J’ai couru toute la journée avec Marie Hugues pr avoir des tuyaux. Oncle Louis a télégraphié au Commandant de la place de Verdun ? Aurai-je demain une réponse ? C’est terrible d’être ainsi arrêtée. Les Coreton m’ont mis en rapport avec une dame qui revient de voir son fils. Elle m’a dit d’aller demain matin aux Invalides. Je tenterai cela. Il parait que l’on a en route bien des difficultés. Mais j’arriverai à pied s’il le faut. Prend seulement patience. Il pleut c’est triste. Que fais-tu ? Que je voudrais t’embrasser ce soir mon bien aimé.

Ta maman

lundi 6 avril 2015

Paris, 6 avril 1915 – Mathilde à son fils

Paris 6 Avril 1915

            Mon grand chéri. Je suis à Paris te figures-tu ? plus rapprochée mais hélas dans l’impossibilité de partir comme je l’avais espéré à midi et de te revoir ce soir. Oncle Louis très bon, voulant m’accompagner à Verdun, j’aime mieux pas, il est malade. Ns avons fait des démarches qui n’ont pas abouti. Il faut un laisser passer du commandant de la place de Verdun. Suzie me télégraphie, si j’ai compris qu’elle l’a et me l’envoie. Force m’est donc d’attendre encore et je me morfonds. Sera-ce pr demain ? Oh ! que je le voudrais.
            Bientôt un bien bon baiser et le revoir.
            Je vais seule à la rue de la Sorbonne.

Ta maman

dimanche 5 avril 2015

Avril 1915 – Verdun, érysipèle


Mon état s’est aggravé. Un jour ma peau s’irrite et se met à boursoufler, des ampoules se forment sur tout mon corps et crèvent. Mon docteur m’installe dans une chambre attenante où l’on transporte d’ordinaire les mourants pour épargner aux autres le spectacle de leur agonie. Il ne s’agit pas d’agonie mais d’isolement. J’ai attrapé un érysipèle.
Dès que le mal est décelé on ne songe plus qu’à se débarrasser de moi. Je suis devenu un danger public. On m’enveloppe sommairement d’une couverture qui colle à ma peau privée d’épiderme et je suis transporté dans un hôpital de contagieux, à Glorieux, un faubourg tout proche. J’y serai moins bien soigné qu’à Verdun.
Pourtant je suis un cas et les docteurs viennent me voir par curiosité. D’ordinaire un érysipèle est localisé sur un œil ou sur une zone très limitée de la peau. Or le mal couvre mon corps tout entier. On doit m’entourer de pansements des pieds à la tête. Seule ma figure, enflée et couverte de vaseline est à l’air libre. Je suis fiévreux, monstrueux, nauséabond et bien misérable. Un infirmier, paysan meusien tout à fait abruti, a remplacé les excellents infirmiers de l’hôpital de Verdun.  

Mémoires de Jean Médard, 1970 (3ème partie : La guerre)