dimanche 29 mars 2015

Sète, 29 mars 1915 – Mathilde à son fils

Cette, le 29 mars 1915
            Mon fils bien aimé 

            Alice m’apporte ce soir une carte écrite de ta main et je ne puis contenir ma joie, ni mon émotion. Je me demande aussi si tu as reçu quelque chose de moi ou pas encore.  Comme c’est long pr communiquer et angoissant lorsqu’on ne sait rien d’un jour mais quelle grâce à rendre à Dieu de permettre que tout aille pr le mieux.
            Ce que tu me dis au sujet de ma venue à Verdun ravive toutes mes incertitudes. Tu comprends bien que je serais déjà partie sur le premier avertissement si je n’avais craint d’abord de ne pas passer et surtout de te croiser en route. On m’a tjours affirmé que je ne pourrais pas entrer à Verdun ; ce matin c’était encore dit dans le Marseillais. Hugo et Suzie ne m’encouragent guère surtout en sachant que tt danger est écarté. Il s’agit de savoir maintenant si ton séjour là-bas sera long alors, dans ce cas, je viendrais. La dépense ne compte pas, on s’arrange. Si tu dois être bientôt dans le midi, ce sera bien mieux pr moi de m’installer là près de toi. Si le temps est long pr toi là bas, si tu souffres beaucoup ce que tu ne dis pas et désires ma venue fais un petit signe et je n’hésite plus.
            Je n’arrive pas à répondre à toutes les lettres qui me demandent de tes nouvelles. Lafon le sait déjà et m’écrit bien [mot illisible]. Je veux répondre à chacun, et je n’y ai pas la tête. Je te promets cependant d’écrire ce soir à Loux et à Avignon. A ce propos je reçois une lettre très angoissée de la femme du sergent fourrier Guibaud qui est parti avec toi. Il lui a laissé mon adresse pr qu’elle m’écrive à moi au cas où elle ne saurait rien de lui. Elle n’a plus rien reçu depuis le 18 elle voudrait que je te demande si tu sais quelque chose sur lui ; si tu l’as vu le 18. Je vais lui répondre que dès que tu seras en état de le faire tu me diras quelque chose. Pauvre femme !! Je puis aussi faire écrire par mon sergent Becret six contre attaques : je crois.
            J’ai compris depuis, que ta blessure en pleine poitrine reçue en brave que tu as été sûrement, n’était pas venue dans la tranchée mais que tu avais eu à subir, à la première heure, au front, un ou plusieurs de ces assauts horribles que je redoutais plus que tout et ce jour là justement j’ai eu une journée terrible à supporter. Mas, je ne veux pas faire revivre ce moment la pr toi et te donner de la fièvre je sens et souhaite un calme parfait. Sache que nous veillons près de toi, que nous sommes avec toi ta mère et ta vieille bonne qui a vieilli et maigri à ces heures cruelles et que nous prions pour toi comme nous n’avons jamais cessé de le faire.
            Je n’ai non plus jamais cessé de t’écrire à Avignon quand je ne savais où te trouver, puis au front où tu n’as pas eu le temps de rien recevoir.
            Dès que tu le pourras fais nous donner des détails sur le traitement que tu suis sur le régime. Dès que tu pourras absorber quoique que ce soit ns t’enverrons quelques gâteries.
            Chacun s’enquiert de toi et je suis émue de l’affection qu’on te témoigne. Tante Anna est attristée que nous ne puissions nous joindre dans nos soucis et nos peines. Madeleine a la scarlatine. Pierre [Pierre Benoît, cousin de Jean, fils de la tante Anna] est toujours en pleine action, pas de répit depuis un mois il ne s’est pas deshabillé.
Maurice [Maurice Beau, cousin de Jean] est parti il y a trois semaines pour les Dardanelles et Eugène [Eugène Beau, frère de Maurice] souffre tjours des parasites, peut-être de la faim.
Je cause avec toi trop longtemps, il vaut mieux s’arrêter et reprendre demain.
Que cette nuit soit bonne repose en paix mon fils chéri. Que Dieu soit avec toi.
Je t’embrasse avec la plus profonde tendresse.

Ton heureuse maman 

samedi 28 mars 2015

Sète, 28 mars 1915 – Mathilde à son fils

Cette le 28 Mars 1915
Mon bien chéri 

Hier soir est arrivée la seconde carte écrite par ton camarade et je ne puis dire ce qui se passe en moi. Oui prtant c’est un hymne constant de reconnaissance qui monte de mon cœur vers Dieu car je ne puis voir là qu’une intervention divine et je ne me reconnais pas moi-même je suis plus remontée bien plus forte et courageuse que Dimanche dernier où j’étais une vraie loque humaine. Tu es bien blessé mon fils bien aimé mais je sais que tu guériras et tu es à l’abri de ces atrocités qui coutent tant de douleurs, une douleur si affreuse à tant de pauvres mères, tant de pauvres femmes.
Aussi quand je frémis au récit de ce que tu as enduré, de ce que tu as vu je cherche à remonter mon courage pr ne laisser place en mon cœur qu a la reconnaissance. Comment as-tu pu marcher pendant 2 kilomètres c’était courir le risque d’aggraver affreusement ta blessure et de provoquer des hémorragies. Ms ns parlerons de tout cela de vive voix n’est-ce pas ? et quand tu seras plus fort.
Je pense tjours à te rejoindre. Je ne puis chasser ce désir. Mais je voudrais connaître le tien. Si tu dois être évacué bientôt, il est bien sûr que mieux vaut garder l’argent de ce grand voyage à venir te gâter un peu plus longuement. Je t’adresse un mot d’Annie [Annie Busck, épouse Houter, cousine de Jean] qui te diras ce qu’elle propose. tu serais evidemment mieux soigné à Marseille qu’ici [à Sète] et j’y viendrais tout de suite.
Encore une grande bonté de Dieu de permettre que tu sois évacué dans le midi.
Ah ! que ce serait doux d’être assise à ton chevet cette après midi. Je suis chez Suzie qui est seule au logis, Hugo étant très pris en ce moment et ns pensons à toi, à toi seul !
Ce matin j’ai été à l’Hopital avant le culte ou je suis très entourée par mes petits sergents qui courent vers moi tout de suite pr avoir de tes nouvelles.
L’un d’eux a eu aussi le poumon atteint et il a le bras paralysé. Il se sent comme privilégié, car il a su ce matin la mort de plusieurs étudiants de ses amis et deux ont perdu la tête. Il y a de quoi n’est-ce pas mon cher enfant ?
Chacun s’informe de toi et je fuis un peu pr n avoir pas tant à être questionnée.
Avant-hier et hier j’ai eu des tas de visites. Avant-hier je me suis enfermée chez Suzie j’avais tellement besoin de calme.
J’ai reçu tes photos elles sont assez bonnes et m’ont donné une réelle joie. Tu es mieux que cela et tu as l’air bien triste. Mais je t’aime bien aussi ainsi.
J’ai reçu une lettre touchante de tante Fanny [Fanny Benoît, sa sœur]. On ne peut être plus maternelle et meilleure. Elle te voudrait aussi à Marseille et prétend que tout Verdun est évacué dans leurs Hopitaux que celui d’Anna [?] est un rêve.
Ns faisons avec ta sœur des projets pr lorsque tu seras en convalescence auprès de nous. Je vois une chaise longue dans le jardin ou tu te laisseras choyer. Mais nous n’y sommes pas n’est-ce pas et je ne veux pas non plus que cela vienne trop vite ! Suzie commence ses réparations ; dans quelques jours ns ns installerons ici.
Madame Armand était attendue pr Pâques, mais Suzie lui a écrit qu’il y avait ici un peu de scarlatine.
Madelon [Madeleine Benoît, cousine de Jean] va un peu mieux mais elle l’a en plein et tante Anna est tout-à-fait immobilisée auprès d’elle regrettant cette quarantaine.
J’ai reçu déjà de grands témoignages d’amitiés et d’affection pr toi de tes oncles à Montpellier. J’avais du écrire à oncle Fernand [Fernand Leenhardt, cousin germain de Mathilde] qui me demandait de tes nouvelles par lui les Pastoureau ont su que tu étais à Verdun ils ont parait-il télégraphié a une amie de venir te voir. 
          Hélène de Richemond [née Leenhardt, cousine issue de germain de Mathilde] a écrit aussi au pasteur Krug [aumônier à Verdun] ami de son mari[1] qui a déjà été avisé par dépêche par Mr Brun [le pasteur de Sète] de sorte mon bien aimé que tu ne te sentiras pas trop abandonné ! 
 
Je vais te laisser pour pouvoir faire partir ces lignes encore ce soir car c’est poignant de penser que tu n’as rien encore de ta maman. Et puis arrange-toi pr faire ecrire encore un camarade et dis moi si tu souffres beaucoup… mais en toute verité ! J’aime mieux le savoir que l’incertitude et reçois à distance de chaudes et tendres caresses d’une maman qui ne vit que pr toi et avec toi


[1] Le mari d’Hélène Leenhardt était le pasteur Adolphe Meschinet de Richemond (1870-1915) qui venait d’être tué par un obus, le 15 février 1915, à Châlons en Champagne, où il était alors aumônier militaire. (Source : La main de l’Eternel serait-elle trop courte ?, correspondance de guerre du pasteur Henri Nick et de sa femme Hélène).

vendredi 27 mars 2015

Fin mars 1915 – Verdun, hôpital militaire 4



Source : NotreFamille.com
 
Longues journées à l'hôpital. Un de mes voisins délire et parfois ce délire  devient une prière qui retentit dans la salle : « Sainte Marie mère de Dieu, priez pour nous pauvres pécheurs dès maintenant et à l’heure de notre mort ». Pour quelques-uns l’heure de cette mort est toute proche.
          Rapidement je reçois quelques visites. Marie Bruneton, sœur[1] de mon cousin Alfred Bruneton[2], est infirmière dans l’hôpital. Elle vient me voir quotidiennement et se charge de donner de mes nouvelles à ma mère. Les aumôniers de Verdun, les pasteurs Barraud et Krug, sont aussi très fidèles. Plus tard des parents et des amis cantonnés dans la ville ou dans la région se succéderont à mon chevet : oncle Georges [Georges Benoît], le pasteur Nick, Louis Leenhardt. Je ne suis abandonné ni par Dieu ni par les hommes. 
Les lettres de ma mère et de quelques amis commencent à me parvenir. Je suis entouré d’affection et d’intercessions proches ou lointaines. Mais Pâques n’est encore pour moi qu’en espérance la fête de la résurrection.  
 
Mémoires de Jean Médard, 1970 (3ème partie : La guerre)

[1] En août 2013, un courriel d'Ariane Bruneton, une arrière-petite-nièce de Marie Bruneton, m'a informée que cette dernière était la cousine d'Alfred Bruneton et non sa sœur comme l'écrivait Jean Médard. Elle était la fille de Gaston Bruneton, oncle d'Alfred. Elle a été infirmière à Verdun, puis dans les Dardanelles.
[2] Alfred Bruneton (1863-1934) x Elisabeth Médard (1867- ?), cousine issue de germain du père de Jean.

jeudi 26 mars 2015

Sète, 26 mars 1915 – Mathilde à son fils

Cette le 26 Mars 1915

            Mon bien aimé

            Enfin enfin je sais pour rendre grâce à Dieu ! Quelle délivrance mon fils ! J’ai été tellement angoissée ! une véritable agonie tu peux croire tant que je n’ai rien su de cette blessure. On n’en parlait pas sur le bulletin, elle devait donc être bien grave je le pensais et maintenant pr aussi sérieuse que cela soit je me sens renaître à la vie.
            Dieu t’a gardé à mon amour rien n’est plus rien maintenant et je me sens toute raisonnable j’accepte très bien l’idée de ne pas courir vers toi et je voulais y courir si l’on ne m’avait affirmé que je ne pouvais pas passer. Cependant si cela était possible et que tu aies envie de me voir veux-tu que je tente les démarches nécessaires ? Je viendrais tout de suite.
            J’espère que ton aimable camarade voudra bien me donner de tes nouvelles tous les jours, tu comprends combien cela m’est nécessaire pr supporter la séparation !
            Je n’ai pu t’écrire de toute la journée j’avais fui chez Suzie pr éviter les visites qui ont afflué j’ai eu là-haut aussi les Auriol et Karine. Je ne puis donc que t’adresser quelques mots de tendresse ce soir.
             Ah ! quel bonheur le jour où nous pourrons parler de vive voix de tout ce dont le cœur est plein. Le médecin chef a été bien bon de nous rassurer si entièrement par sa depêche, je lui en ai une profonde reconnaissance.
            Suzie a été dans une joie qui faisait du bien à voir lorsqu’elle a été rassurée comme moi. Sois bien raisonnable, bien patient, ne bouge pas afin de ne rien compromettre et que notre Dieu te garde encore et toujours. Avant d’avoir la carte que tu m’adresses j’avais ce matin quelques détails terribles pr moi par le sergent du 132e qui est au Lazaret. Il les a reçus d’un camarade blessé de la 10e Cie qui lui raconte les assauts de la Cie le 18 et les contre attaques.
Es-tu dans une chambre seul ?

Sète, 26 mars 1915 – Mathilde à son fils

 [non datée, cachet de la poste du 26 mars 1915]

            Bien émue, mon bien aimé de te savoir dans un Hopital sans rien savoir d’autre. Es-tu blessé !? es-tu malade ? Peux tu au plus vite calmer mes angoisses.
            Je voudrais aller vers toi si seulement c’était possible ! Je ne puis qu’attendre et Dieu sait si c’est long ! Avant-hier seulement je t’ai écrit pour la première fois au front. Je t’ai adressé aussi un paquet, je n’avais pas eu plus tôt ton adresse. Je prie Dieu ardemment pr que tu ne souffres pas trop et ne sois pas trop atteint, et j’attends avidement des nouvelles. Ns t’embrassons bien tendrement et moi tu sais avec quelle tendresse.

Ta maman

Sète 26 mars 1915 – Suzanne Ekelund à Alice Herrmann

Villa de Suède, chemin de la Caraussane
Cette le Vendredi 26 Mars 1915

Alice Herrmann
Lettre à Alice Herrmann
[annotation de la main de Jean][1]  

Ma bien chérie 

Je voulais t’écrire tous ces derniers temps et voilà qu’évènements sur évènements je n’en ai pas trouvé le temps.
Samedi il y a 15 jours nous avons appris le départ de Jean dans la nuit prochaine ; pour lui apporter au dernier moment un peu d’affection sans trop d’émotions j’ai conseillé à maman de rester et suis moi parti dans la nuit le voir encore une fois.
Le pauvre petit si enthousiaste si content d’être enfin là bas et espérant si fort faire du bon travail avec ses hommes n’a pas eu le temps de trop en faire ; avant-hier nous avons reçu une carte.
Aspirant Medard en traitement à l’hopital militaire n° 4 – Verdun
Désir exprimé par le blessé – Prévient sa mère d’attendre pour venir le retrouver qu’il puisse être évacué dans le midi.
            Et nous voilà dans les transes ; jusqu’à aujourd’hui sans nouvelles malgré toutes les demarches faites pour savoir quelque chose sur la nature de son mal.
            Aujourd’hui une dépêche du medecin chef : Plaie pénétrante de poitrine, léger mieux, moins de fièvre. Il put rassurer sa mère. Et une carte de lui écrite par un camarade. Ou il nous dit avoir été frappé à peu près en milieu de la poitrine par une balle qui a traversé le poumon droit pour sortir sous l’aisselle ecorchant un peu le bras ; très lucide, tachant bien de tranquilliser maman ; ne contenant aucun detail. Un soldat de son regiment pretend que le 18e sa compagnie a fait 6 attaques et subit 6 contre attaques. Je pense que c’est la que Jean a été blessé car il dit le pauvre « quand on a vu ce dont je sors on est encore étonné d’être comme je le suis.
            Maman a été tellement angoissée qu’elle est plutôt délivrée d’un poids. J’espère fortement malgré la gravité de la blessure. J’aurais infiniment envie de te voir avant ton départ et ferai tout mon possible pour venir un jour bien que craignant assez que ce soit impossible. Je suis en grandes réparations.

            Je t’embrasse très rapidement mais combien fort.

Suzanne


[1] Alice Herrmann, amie de Suzanne qui avait demeuré à Sète avant que ses parents ne s’installent à Montpellier. Si cette lettre a été conservée dans la famille, c’est tout simplement car le 28 août 1919, Alice Herrmann est devenue la femme de Jean.

samedi 21 mars 2015

Sète, 21 mars 1915 – Mathilde à son fils

Cette le 21 Mars 1915
Villa de Suède
Mon fils chéri bien aimé

Ces lignes  ne te parviendront peut être jamais car on ne sait pas plus à Avignon ton affectation que moi-même ne la sait, mais il faut que je t’écrive, je ne puis autrement, il y a huit jours que je n’ai pu le faire et Dieu sait ce que cela est dur.
Je t’ai suivi heure par heure moments après moments dans ce long et fatiguant voyage et je puis t’assurer mon Jean que je ne cesse de penser à toi une seule minute du jour. Nos pensées se croisent n’est ce pas mon bien aimé car je sais surement aussi que tu es auprès de ta mère autant qu’il est possible et Dieu est avec toi.
En ce matin ta troisième carte daté du 15 Lundi ; arrivée deux jours après celle du 16 m’annonçant ton arrivée le 12 M. au point de débarquement et j’attends impatiemment des détails et surtout ton adresse pr t ecrire et t’envoyer quelques provisions.
Nous sommes cette après-midi à la villa très tranquillement ou je vais faire quelques lettres retardées par ton départ qui m’a laissée un peu désemparée. C’était prévu n’est ce pas. Mais ce n’était pas là et maintenant le moment est arrivé ! Et je prie Dieu de toute mon âme à tout instant pr qu’il te donne force courage endurance et pr qu’il te garde de tout mal… comme je te le disais dans une précédente lettre. Je veux certainement que tu fasses ton devoir et cela je sais que tu le feras mais je te demande mon bien aimé Jean, de ne pas t’exposer inutilement et de te garder à ma tendresse.
J’ai eu une bonne lettre de tante Fanny qui attend ton adresse impatiemment. Quand tu le pourras envoie lui une carte, tu sais elle t’aime bien… Dis moi ce qui te manque ? As-tu pris tes jumelles.
Il y a au Lazaret un sergent du 132ème qui me lit des lettres touchantes de son lieutenant. J’espère que tu rencontreras beaucoup de braves et de vaillants aussi qui t’aideront aux heures difficiles, surtout que tu n’aies pas à souffrir trop cruellement de ton isolement. Je supplie Dieu qu’il en soit ainsi.
Suzie est revenue bien heureuse de t’avoir embrassé et maintenant je l’envie, de toute mon âme, mais tout est bien aussi puisque tu ne le désirais pas, ce que j’ai compris.
J’ai appris ce matin par le journal la mort de Jules Binet. Je plains bien Gabrielle [Leenhardt, cousine germaine de Mathilde] mais pr lui c’est une délivrance.
As-tu su que un de nos croiseurs a été coulé dans les Dardanelles Le Bouvet et le Irresistible Gaulois hors de combat.
Je ne t’écris pas longuement n’étant pas sûre que ces lignes te parviendront. J’espère pouvoir le faire longuement un de ces jours. Je veux t’embrasse mon aimé et aussi je te serre en pensée sur mon cœur en te recommandant à notre Père céleste.

Ta mère bien affectionnée
Math P. Médard 

jeudi 19 mars 2015

19 mars 1915 – Du poste de secours des Eparges à l’hôpital militaire de Verdun


         Anniversaire de la mort de mon père. Est-ce que je vais mourir dans ce trou ?
 
 
Flashback
  
            1900, la première année du siècle fut l'année sombre de mon enfance. En Mars mon père quittait Sète pour quelques jours. Des rencontres religieuses l'appelaient quelques jours à Nîmes ; ensuite il devait pousser jusqu'à Alès pour revoir sa sœur, ma tante Jeanne Beau, et les siens. Pendant son absence ma mère était partie de son côté pour Marseille chez sa sœur, ma tante Fanny Busck. Pendant leur absence nos parents nous avaient confiés, ma sœur et moi, à nos grands-parents Benoît.
Le 19 Mars notre grand'mère qui semblait bouleversée nous annonçait que notre père était très gravement malade et nous amenait brusquement à Alès. En gare de Nîmes nous retrouvions tante Fanny et ma mère. Quand j'ai vu la figure ravagée et les larmes de cette dernière, j'ai compris la vérité qu'on ne nous cachait plus : mon père était mort.
Les Beau habitaient dans la vieille ville une demeure historique où avait été signée au XVIIème siècle entre Louis XIII et les huguenots la paix d'Alès. La veille mon père y avait passé une heureuse soirée de rencontre familiale. Le matin, dans la chambre qu'il occupait, voisine de la sienne, ma tante l'avait trouvé inanimé.
C'est sur son lit de mort que je retrouvais l'être que j'aimais le plus au monde. Il reposait immobile, paisible, très beau. Je l'ai embrassé et je sens encore sur mes lèvres le contact de son front glacé. 

Mémoires de Jean Médard, 1970 (2ème partie : Enfance et jeunesse)

L’infirmier n’essaie pas de nous donner le change : « Il y a beaucoup de blessés. Avant qu’on ait évacué le poste de secours régimentaire et tout le reste, ça peut durer des jours et des jours ». Je ne veux pas pourrir indéfiniment au milieu de cette obscurité et de ses gémissements. Il faut sortir de là. Un brancardier vient d’entrer dans l’abri. Je m’adresse à lui :
– J’ai mes jambes, je peux sans doute marcher. Est-ce que le poste de secours du régiment est loin ?
– A 400 mètres.
– Si vous m’y conduisez, si vous me soutenez, j’y arriverai.
– Venez. 
Je sors enfin de mon trou en me cramponnant au bras de mon compagnon. Il faut enjamber les arbres et les branches abattus par le bombardement, contourner des cratères, redescendre le ravin pour le remonter. Gymnastique épuisante.

Source : Pascal Lejeune, collection particulière ©
          Pascal Lejeune a fléché sur cette photo le trajet de la "gymnastique épuisante"
décrite par Jean "redescendre le ravin pour le remonter".
 
Source : Pascal Lejeune, collection particulière ©

     Pourtant, avec l’aide de mon compagnon je me traîne jusqu’à ce poste, ma planche de salut. Je ne suis pas au bout de mes peines. A l’entrée, un médecin auxiliaire nous arrête :
– Il n’y a pas une seule place. L’abri est plein comme un œuf.
– Mais alors que faire ?
– Allez au poste de secours régimentaire du 106, dans le village des Eparges et surtout ne restez pas là, c’est un mauvais coin.
– Quelle distance ?
– 1200 mètres.

Parcours sanitaire de Jean Médard aux Eparges
2 – Le premier poste de secours
Texte de Nicolas Czubak 

Le 19 mars, Jean Médard part par ses propres moyens vers un poste de secours indiqué comme celui du régiment (le 132ème R.I.). C’est sûrement une erreur car celui-ci serait bien près des lignes et surtout il devrait y avoir celui du bataillon avant. Il s’agit donc probablement du poste de secours du bataillon, hypothèse renforcée par le fait qu’il est accueilli par un médecin auxiliaire, grade règlementaire d’un médecin responsable d’un poste de secours de bataillon*.
Ce poste de secours doit se situer sur le versant nord de l’éperon du Trottoir (puisque Jean indique descendre dans le fond du ravin de Fragaoulle puis remonter).

A titre d’information, en 1916, un poste de secours de bataillon s’organise de la manière suivante :
- On y trouve 4 infirmiers sous le commandement d’un aide-major ou d’un médecin auxiliaire et 16 brancardiers répartis dans des abris alentour.
- Chaque infirmier possède une trousse de médicaments de 1ère urgence et une musette de pansements.
- Le matériel du poste de secours tient dans une malle en osier réglementaire (pansements de tailles différentes, garrots, attelles, trousse pour petite chirurgie).

- Soins appliqués aux blessés :
. désinfection de la plaie avec une solution iodée, de l’eau de Dakin ou de l’éther,
. injection antitétanique,  
. application au-dessus du pansement d’un bandage solide,
. application parfois de toniques cardio-vasculaires (camphre ou caféine),  
. pose d’attelles ou de garrots si nécessaire.

* Nicolas Czubak précise que ces critères sont ceux entrés en vigueur en 1916, l’organisation en 1915 pouvant avoir été différente.
 

Il n’est pas question de revenir en arrière ni de rester sur place. Il faut tenter ce nouvel effort. A la grâce de Dieu. Mon compagnon a pitié de moi. Il m’accompagne. Je m’accroche à lui, parfois même il me porte sur son dos pendant quelques mètres. L’eau est gelée dans les trous d’obus mais nous avons chaud.

Source : Pascal Lejeune, collection particulière de plaques de verre ©
         Cette photo est une des deux publiées dans L'Illustration dont parle Jean dans sa
lettre du 19 mai  : "le ravin représenté dans les deux dernières photos est celui que j'ai
parcouru le lendemain pour aller au poste de secours."
         Nous finissons par arriver à proximité du village. Avant de l’atteindre il faut encore traverser un petit pont qui est dans le champ de vision des ennemis. De jour on évite de le franchir. Il est inutile que mon compagnon s’expose.
Source : Pascal Lejeune, collection particulière ©
Village des Eparges. Au premier plan, on voit serpenter le ruisseau que Jean va franchir sur le "petit pont".
        Je remercie de tout cœur cet inconnu qui m’a sauvé la vie de ce qu’il a fait pour moi et il me quitte. Je m’étends longuement au soleil pour reprendre quelques forces. Je rassemble ces dernières forces pour un dernier bond et je m’élance. Deux ou trois balles me saluent au passage sans m’atteindre.

Parcours sanitaire de Jean Médard aux Eparges
3 – Entre les deux postes de secours
Texte de Nicolas Czubak 

Jean Médard quitte ce premier poste de secours sur les conseils du médecin auxiliaire pour se rendre au poste de secours régimentaire du 106e R.I. Pourquoi ne lui indique-t-il pas d’aller à celui du 132e R.I. ? Soit parce qu'il y est déjà et que donc il n'y a pas d'autre structure de soins plus en arrière relevant du 132e R.I. ? Soit parce qu’il est trop dangereux de se rendre vers le poste de secours régimentaire du 132e R.I. (probablement au nord de Montgirmont à Trésauvaux) ?
Quoiqu’il en soit, à bout de forces, Médard atteint le poste de secours régimentaire du 106e R.I. aux Éparges après une courte pause avant de franchir le pont. Les balles dont il parle proviennent sûrement de la crête de Combre.
Je m'affale à l'entrée du village derrière des rouleaux de fils de fer barbelés. La volonté de vivre m'a mené jusque-là, elle ne me mènera pas plus loin. Je n'en puis plus.
       Un soldat sort d'une maison tenant une tasse pleine d'un liquide fumant : 
– Dis donc. Je suis blessé. Je crève de soif. Tu ne pourrais pas me donner à boire ce que tu portes ? 
– Penses-tu ? C'est le chocolat du colon.
      Il avertit pourtant sur ma demande des brancardiers qui viennent me prendre et m'amènent au poste de secours du 106, une grande cave presque vide. Le médecin militaire est très nerveux. Notre cave n'est ni profonde, ni solide. C'est un abri précaire. Il se croit en danger là où je me sens enfin en sécurité. Tout est relatif.
– Votre pansement est bien fait, je n'y touche pas.
– J'ai soif, donnez-moi à boire.
– Ce n'est pas recommandé pour les blessures au poumon.
– J'ai perdu beaucoup de sang. Je ne puis plus supporter la soif.
– Je vais vous donner un peu de thé.

  Parcours sanitaire de Jean Médard aux Eparges
4 – Le poste de secours régimentaire du 106e R.I.
Texte de Nicolas Czubak 

Le poste de secours régimentaire du 106ème R.I. est presque vide : c’est logique, l’assaut ce jour-là est porté par le 132ème R.I. sur la partie est de la crête (depuis Fragaoulle et le replat où se trouve à l’heure actuelle le monument du génie). Là, pas de soins précisés mais ils ne semblent pas importants.

A titre d’information, en 1916, un poste de secours régimentaire s’organise de la manière suivante :
- On y trouve un médecin-major (grade de capitaine) assisté de 3 médecins aides-majors et 3 médecins auxiliaires, 1 pharmacien lieutenant, 2 dentistes, 12 infirmiers et 35 brancardiers.
- On n’y pratique qu’une chirurgie d’urgence (artères à recoudre, trachéotomie, amputation de segments de membres qui pendent).   
 
            Document élaboré par Pascal Lejeune, reconstituant les étapes du trajet de Jean depuis l'endroit où il a été
blessé  jusqu'à son arrivée au poste de secours du 106 au village des Eparges. (Cliquer  sur l'image pour l'agrandir.)

     Quand j’ai pris mon thé je m’endors épuisé sur le foin qui tapisse l’abri. J’ai dû dormir tout le jour. A la nuit, je puis enfin être évacué. D’abord mon brancard est installé sur un chariot à main, puis à une certaine distance du village dans une voiture à cheval où nous sommes cinq ou six. Les cahots sont douloureux, le froid vif. Mais chaque tour de roue de l’inconfortable véhicule nous éloigne du champ de bataille. Le reste ne compte pas.
Source : collections BDIC (photos communiquées par Pascal Lejeune)
Nous nous arrêtons à l’ambulance divisionnaire, au « carrefour des Trois jurés ».

Source : Pascal Lejeune, collection particulière ©
        Je suis en état d’être évacué jusqu’à Verdun. J’adresse pourtant une prière au major qui m’examine :
– Pourriez-vous me faire une piqûre anti-tétanique ? Ma mère m’a fait promettre de demander une piqûre si j’étais blessé. Elle a vu à l’hôpital des malades mourir du tétanos.
– Mais bien sûr mon petit ! »
Ce « mon petit » me fait décidément comprendre que je suis sorti d’un monde de violence où personne n’a le droit de s’apitoyer et que je rentre dans un monde où peut rayonner la compassion. La frontière est franchie.


Source : collections BDIC

      Des camionnettes du service sanitaire nous prennent maintenant en charge. La route est encore longue jusqu’à Verdun et les chemins mauvais ; nous finissons pourtant par arriver à l’hôpital.  
 
 
 
 
Source : Pascal Lejeune, collection particulière ©
        Il est installé dans un collège, à l’ombre de la cathédrale. On me trimbale de la salle de réception et de triage à travers de longs couloirs et un vieux cloître dans une salle de grands blessés.

Mémoires de Jean Médard, 1970 (3ème partie : La guerre)

Parcours sanitaire de Jean Médard aux Eparges
5 – Evacuation
Texte de Nicolas Czubak

Après, Médard est pris en charge par le Groupe de Brancardiers divisionnaires qui le transporte vers le poste de secours divisionnaire de la 12ème D.I. assimilable à une ambulance avec ses moyens de transport plus développés (chariot à main, voiture à cheval).

En 1916, le poste de secours divisionnaire s’organise de manière suivante :
- Il est dirigé par un médecin-chef divisionnaire assisté d’un médecin-major, de 6 médecins auxiliaires, d’1 ou 2 pharmaciens, de 150 infirmiers et de 160 brancardiers divisionnaires.
Dans ce poste sont conservés pour être soignés (opérations chirurgicales) les blessés les plus graves (ceux qui ne supporteraient pas le transport)  

Médard y reçoit une injection antitétanique ce qui termine son périple ici. (En 1916, cette injection se fait bien en avant, à l’échelon du poste de secours de bataillon.)
Il est après envoyé dans un hôpital d’évacuation.

        Voilà les hypothèses formulées quant à son parcours sanitaire.
 
 
 
Remerciements 

          Mes remerciements les plus vifs à Pascal Lejeune et Nicolas Czubak. Ils sont co-auteurs d’un livre sur les Eparges (Les Éparges, die Combres-Höhe (1914-1918) : Français et Allemands face à face sur les Hauts de Meuse). Tous deux proposent un circuit de découverte historique sur les lieux des combats. Avant leur contribution, ces deux billets des 18 et 19 mars 1915 n’étaient pas ce qu’ils sont devenus.  
 
Photo Pascal Lejeune ©
Le premier poste de secours
          Pascal Lejeune a pris spontanément contact avec moi en février 2017, en m’envoyant dans un premier temps des photos récentes de différents endroits mentionnés par Jean dans son récit,

Photo Pascal Lejeune ©
ainsi que  d’une visite où il évoqua, avec sa femme Bernadette Lejeune, le souvenir de Jean Médard. Il m’a ensuite communiqué de nombreuses photos de sa collection personnelle sur Les Eparges, et a reconstitué le parcours de Jean depuis sa blessure jusqu’à son arrivée sur au poste de secours du 106ème R.I. à l’entrée du village.           

Nicolas Czubak est historien. Il a écrit six ouvrages sur la Première guerre mondiale, et il intervient au service éducatif du Mémorial de Verdun. Il a rédigé les textes insérés dans les encarts (en vert) :
- d’une part, il y analyse le parcours sanitaire de Jean Médard juste après sa blessure au poumon et jusqu'à son évacuation ;
- d’autre part, il y donne des informations précises sur la prise en charge des blessés et l’organisation du début du parcours de soins dans l’armée française à partir de 1916. 
 
HF (05/03/2017)