lundi 2 novembre 2015

Plélo, 2 novembre 1915 – Jean à sa mère

Plélo, 2 novembre 1915
            Maman cherie 

            Je viens de recevoir vos chères lettres. Tous ces details me font vivre un peu de votre vie et j’ai beaucoup pensé à vous ces jours-ci vous sachant réunis.
J’ai eu moi-même deux bien bonnes journées. On donnait pour la Toussaint des permissions de 48 heures, et j’ai trouvé que c’était l’occasion unique pour retourner à Paris. J’ai fait cette folie et ne m’en repent pas. Voyage d’aller très fatigant et mouvementé à cause du nombre incroyable de permissionnaires. J’ai fait le voyage avec Toussaint Du Wast l’aspirant de 41 ans dont je t’ai parlé je crois, et qui est parisien lui-même. Arrêt à Rennes où nous avons diné avec un arrière petit neveu de Luther, Ember, d’ailleurs catholique, drole de type, soldat au 132ème.
Partis à 3 heures de l’après-midi nous ne sommes arrivés à Paris qu’à 7 heures du matin étant parvenus à ns fofiler dans le wagon de 1ère à cause de notre uniforme et malgré le reglement. Nous avons passé presque toute la nuit debout dans le couloir.
A Paris j’ai pense que le séminaire devait être ouvert. Je m’y suis précipité et ai été reçu à bras ouverts par Mme Monnier. J’ai fait connaissance du n° 5, la jeune France. Les autres numéros ont grandi. Je me suis debarbouillé et restauré. Mme Monnier est toujours la grace et la bonté incarnée et je me suis trouvé immédiatement chez moi. De là je suis allé à l’Oratoire où je savais que Wilfred [Monod] prechait. Je ne l’ai jamais trouvé plus ému et plus émotionnant. On repart avec quelque chose de plus lorsqu’on a le privilège d’entendre de tels sermons. A la sortie j’ai rencontré des tas d’amis. Mme et Mr Binet, oncle et tante de Loux qui m’ont donné de toutes récentes et bonnes nouvelles de lui ; Mme Laporte ou Lagarde d’Arras, que nous avons vu à Lacaune et ses filles. Wilfred [Monod] et sa femme qui m’ont invité pour le lendemain ; Mlle Viguier que j’avais chargé par avance du programme de ma journée, [Roger] Jézéquel, etc. etc. [Alexandre] De Faye et sa mère, chez qui je suis allé déjeuner avec Jézéquel. Il est épatant, il a à peine 20 ans, a l’air d’en avoir 14, est sous-lieutenant d’inf., a commandé sur le front une compagnie pendant plus d’un mois et dans des conditions pas toujours faciles, a un entrain et une energie qui me font honte. Il a été evacué ds un hopital de Paris pour une furonculose assez grave et peut passer toutes ses journées chez lui. Sa mère est bien heureuse de l’avoir là, ayant en temps normal à la fois son mari et son fils mobilisés. Nous avons passé l’après-midi au cercle de Vaugirard, dans l’ancien cabinet de Grauss, qu’on a mobilisé pour en faire un lieu de réunion pour ceux d’entre nous qui sommes de passage à Paris ; ns ns sommes retrouvés en assez grand nombre, des amis dont tu ne connais même pas le nom et qui sont quand même de vrais amis. Mme Grauss et Mlle Viguier ont servi le thé. Sur le soir Raoul Allier et sa femme ont fait une apparition. J’ai fait la connaissance du 3ème fils d’Alex. Westphal [Alfred Westphal] qui a l’air très gentil. J’ai diné, comme lors de mon premier passage, avec Mlle Viguier chez Mme Grauss. Elle s’installe pour l’heure à Paris, où deux de ses sœurs viennent travailler. C’est un milieu épatant, sain et simple, dans une délicieuse installation d’artiste.
De Mlle Viguier je puis dire que chaque fois que je la vois je m’attache davantage à

Léo Viguier
elle. Elle est pour nous tous un foyer de lumière. Je trouve comme Léo que le prejugé ultra protectioniste français ns enlève des tresors d’amitiés. Ainsi si elle avait seulement 5 ans de moins une veritable intimité simple serait sinon impossible, du moins très difficile.
Je suis rentré me coucher au séminaire, ai dormi dix heures, pris le petit déjeuné avec Mme Monnier, suis passé prendre des livres que Mlle V. me pretait et surtout ai fait quelques emplettes indispensables, jambières en cuir, sifflet, lampe électrique, etc. Il me restait pour tous ces achats ainsi que pour mon voyage une partie de ce que j’ai touché en arrivant ici, j’ai d’ailleurs encore des reserves.
Dejeuner chez Wilfred [Monod], il était seul avec sa femme [Dorina Monod épouse Monod], son beau père [William Monod] est venu à la fin du repas. Nous nous entendons toujours très bien, et chaque visite est un nouveau réconfort. Vers 3 ou 4 heures j’ai retrouvé Mlle V. a une exposition d’ouvrages et œuvres d’art exécutés ds les tranchées : q. choses amusantes. Ns ns sommes promenés aussi un moment ds Notre-Dame, de long en large, pendant une solennelle fête des morts.
J’ai enfin pris assez tard le thé chez de Faye et ai regagné le seminaire ou j’ai diné et fait mes adieux à Mme Monnier.
Le retour a été moins long et plus reposant que l’aller. J’ai dormi presque tout le temps ce qui ne m’empêche pas d’être aujourd’hui passablement abruti. En gare de Châtelaudren ns avons eu la chance Toussaint [du Wast] et moi de rencontrer le 3ème aspirant de la Cie de La Morinerie[1], qui ns a ramené à Plélo en auto. Ici temps lamentable, mais je n’ai plus le cafard. J’ai fait provision pour longtemps encore de force.
Je pense bien affectueusement à vous tous et vous embrasse tendrement. 

Jean


[1] Roger de La Morinerie (1895-1937)