jeudi 30 octobre 2014

30 octobre 1914 – Pont-Saint-Esprit, caporal Médard



Source : Archives départementales de l'Hérault. Registres matricules.
Ma qualité d’étudiant m’avait valu un mois après mon arrivée au corps le grade de caporal et après un examen beaucoup plus littéraire que militaire ma nomination d’élève officier de réserve. Après les pertes en officiers qui avaient été très sévères pendant les premiers mois de la guerre il fallait faire feu de tout bois.  

Mémoires de Jean Médard, 1970 (2ème partie : Enfance et jeunesse)

mercredi 22 octobre 2014

Pont-Saint-Esprit, 22 octobre 1914 – Jean à sa mère

Pont St Esprit 22 Octobre 1914
Ma chère Maman 

J’ai reçu ta bonne lettre hier. Merci beaucoup. C’est tellement heureux de pouvoir s’écrire ainsi et avoir des nouvelles presque de chaque jour ; je jouis beaucoup de tout cela ces temps-ci  à la pensée que bientôt j’en serai sevré.
Demain deuxième piqure. J’espère qu’elle ne me fera pas souffrir plus que la première. La troisième dans une semaine je pense. Le départ est officiellement fixé par le Ministre pour la classe 14 vers le 10 novembre.
D’ici là d’ailleurs il y aura un peu de nouveau ds ma vie monotone. Le gouvernement va nous payer à 12 de nos camarades et à moi un petit voyage à Marseille. Eh oui ! C’est pour l’examen d’élève officier de réserve.
Presque tous des dispensés désiraient le présenter, soit une cinquantaine. Il n’était pas possible de nous envoyer tous à Marseille étant donné qu’il n’y a que 6 places par régiment. On a donc commencé par ns faire faire un petit examen préparatoire ici pour selectionner. On ns a donné une composition franco-historique à faire (Causes de la guerre actuelle ; situation politique des differentes puissances ; le tout à traiter ds une heure et demi). Je m’en suis tiré bon premier avec 19/20. Tu vois que ce sont des notes qui n’ont rien d’universitaire. Ensuite il s’agissait de prendre le commandement d’une section devant les commandants. Comme je ne m’étais jamais fait remarquer jusque là et qu’on ne m’avait jamais fait commander, j’ai été assez vaseux, pas assez cependant pour perdre ma place de premier.
Enfin, hier à 8 heures, le Colonel est venu de Privas pour donner son appréciation. Ds 3 ou 4 jours je partirai donc pour Marseille. D’ailleurs j’en serai quitte pour le voyage n’ayant aucune qualité militaire. Ici on ne nous a pas fait preparer du tout l’examen tandis que ds certaines autres villes les dispensés ne font que ça. Je pense que les dispensés du 55è reviendront bredouille. C’est du moins ce que nous a fait esperer le colonel.
Si par un hasard extraordinaire j’étais reçu, je pense que je ne resterais pas à Pont-St-Esprit. Mais quelle que soit ma nouvelle résidence, je n’y moisirai pas longtemps. Je partirai de toute façon le 10 comme les autres et comme les autres simples soldats, c’est là bas que je pourrais avoir + vite du galon (Marcel Péridier qui a passé l’examen final est encore sergent – Gueuillet a reçu de ses nouvelles).
Rien de plus à te dire. Je pense bien à toi à tes fatigues et à tes souffrances, et j’embrasse avec effusion tous mes chers Cettois.
 
Jean

            J’ai été très peiné par la mort de Roger Castelnau. Je l’avais apprise par « Evangile et Liberté ». Quel bonheur si Robert Leenhardt n’est que prisonnier. Donne moi toutes les nouvelles que tu sais sur ceux qui sont à la guerre. 

lundi 20 octobre 2014

Sète, 20 octobre 1914 – Mathilde à son fils

Cette 20 octobre 1914
Mon chéri 

            Véritable accalmie dans mes angoisses en effet par ta bonne lettre de ce matin. Mais qu’est-ce que deux ou trois semaines de répit devant les mois qui s’allongent indéfiniment sans apporter de changement ! Je veux prtant être reconnaissante. Je m’inquiète cependant de te savoir sur la paille et si peu couvert avec des nuits aussi fraîches. Prquoi ne veux-tu pas de couverture que tu laisserais derrière toi ? Je n’ose pas l’envoyer dans la crainte de te contrarier mais elle est prête à partir si tu dis un mot. C’est une couverture de voyage qui est sans valeur. Tante Anna a fait un passe montagne pr toi ; mais ce soir Suzie m’en a apporté un à Hugo en laine des Pyrénées encore plus chaud. Je t’enverrai tout cela petit à petit ; j’attends un peu des occasions, sans cela ce sera par poste. Outre le tricot et caleçon, j’achèterai un chandaï et m’occuperai aussi d’un vêtement en caoutchouc. Mais je veux savoir ce qui est autorisé. Celui de ton père n’existe plus, je l’ai donné dans le temps à Jaurin et je le regrette.
            On envoie maintenant aux soldats sur le front de grands carrés de caoutchouc avec un trou au milieu pour passer la tête en cas de pluie ; le soir on étend cela sous son corps pr intercepter l’humidité. 
            Je suis aussi bien tranquillisée de savoir cette vaccination faite. Ecris moi bien vite pour me dire comment tu la supportes. Alphonsine est venue m’apporter de tes nouvelles. Ils ne se sont pas rendus à ton invitation parait-il parce que Gaston a été fatigué tout le temps. La pauvre petite femme avait le cœur bien gros. Ses beaux parents lui ont fait des misères ; je crois que cela ne va pas marcher du tout avec eux.
            Ns avons eu aussi des trombes d’eau. C’était effrayant. Les allées et venues du Lazaret ont été rendues difficiles. J’ai de plus en plus à faire surtout depuis que j’ai la salle des fiévreux ; ma lingerie est négligée et beaucoup de choses avec. Je suis comme ce soir bien découragée de l’Hopital. Tant de choses clochent nos malades ne manquent pas de soins généraux, mais les soins particuliers sont lamentables et si on entre dans la voie d’y remédier on se heurte à des difficultés et une peine insurmontables ! Je suis vannée, à bout de forces. La tâche est trop vaste et trop lourde. Nous traversons une série noire. Nous avons perdu un pauvre enfant de 21 ans qui avait trop de mal à la jambe. Ce matin un pauvre noir. Demain ce sera un thyphique qui a rechûté et qui est mourant[1]. Mon petit fiévreux de Sedan est très frappé et j’ai grand mal avec lui. Il crie famine et a trop de fièvre pour pouvoir manger. Je suis allée auprès de lui aussi Dimanche après midi pr lui mettre un cataplasme.

Source : ebay
            A une heure et demie j’ai pu rejoindre ta sœur chez elle ou on m’attendait J’ai trouvé là les Pont et Karine c’est prquoi je n’ai pu t’écrire ; le soir je suis si fatiguée ce serait prtant si bon de passer avec toi mes soirées elles sont bien solitaires sais-tu et je pense avec le cœur affreusement serré que l’an passé à pareille epoque je t’avais là ; il n’était pas question de guerre et je n’étais pas heureuse !!!!! pour des misères… des riens qui me font aujourd’hui me mépriser…… Je te quitte mon cher aimé pr aller au lit car je tombe de sommeil.  Malgré cela comme je te le cèderais volontiers !!!
            Suzie et Hugo sont bien gentils et ont l’air bien satisfaits l’un de l’autre ils sont très affectueux. Mon chéri je pense à toi avec une immense tendresse pas n’est besoin de le dire n’est ce pas ? Je suis si contente que tu aies de gentils camarades et une chambre !!
            Je t’apprendrai aussi une mort qui t’attristera celle de Roger Castelnau fils du pasteur. Je n’ai aucun détail mais c’est navrant.
            T’ai je dit que Robert [Leenhardt] était sans nul doute prisonnier.
            Mille baisers mon cheri de ta maman
            Alice se fait à ton sujet un souci terrible. Elle t’embrasse bien. Ta sœur et ton beau-frère aussi encore un baiser de ta maman

[1] Les archives départementales de l’Hérault en ligne permettent de donner à ces trois morts une identité : Justin Delcruzel (1893-1914), le « pauvre enfant de 21 ans », Bahi Diaye (1889-1914), le « pauvre noir », Louis Ally (1890-1914), le typhique mourant. Merci à Alain Stocky qui a fait cette découverte en octobre 2016.

lundi 13 octobre 2014

Pont-Saint-Esprit, 13 octobre 1914 – Jean à sa mère

Pont St Esprit     Mardi, 13 Octobre 1914
Ma chère Maman 

J’ai reçu ce matin vos deux bonnes lettres et maintenant que j’ai mes soirées à moi et que je puis les passer dans ma chambre, je viens bavarder un peu avec toi. Excuse d’abord une faute inexcusable. Chaque année j’oublie la date de ta fête[1].  C’est une étourderie dont je te demande bien pardon. Ne crois surtout pas que ce soit indifference de ma part. Non pas. On ne vivrait pas si l’on ne se sentait près les uns des autres par la pensée. L’heure où je vous ecris est justement celle où vous êtes reunis à table Hugo, Suzie et toi après les fatigues et les tristesses de la journée. Je donnerais beaucoup pour m’asseoir un tout petit moment à coté de vous, enveloppé de securité et d’affection. Je comprends quelle impression douloureuse t’a causé la mort de ce blessé. Tout ça est affreux. Et dire qu’en temps de paix il se passe des choses semblables à coté de nous et que nous ne savons pas les voir et en souffrir.
Ces temps-ci j’ai mis à jour ma correspondance. Tu ne peux croire comme je suis entouré par tous mes amis. Presque chaque courrier m’apporte des lettres des 4 coins de France. On sent en particulier que ceux qui ne partent pas vivent beaucoup plus pour ceux qui partent ou qui vont partir que pour eux-même.
Dans 2 jours nous allons retrouver la paille et notre baraquement sera affecté aux blessés. C’est très juste. Je ne sais pas où ns allons percher. En tout cas ne te preoccupe pas ; ce sera moins confortable que le lit, mais je n’aurais pas froid. Surtout n’envoie pas de couverture ce serait parfaitement inutile. C’est une bonne idée par contre de m’envoyer un second caleçon en tricot de laine ; en campagne je serai peut être très heureux de pouvoir changer.
Pour le moment je n’ai pas à me couvrir davantage.
Dimanche après nous être promenés un petit moment Moutet et moi je me suis surtout consacré à la correspondance. Le soir ns avons pris le café chez Mme Chabrol.
Mme Chabrol est une brave femme protestante de la Lozère, établie depuis de longues années  à Pont St Esprit avec son mari et sa fille Nous avons fait sa connaissance par hasard et c’est par son intermediaire que nous avons trouvé notre chambre. C’est chez elle que je laisserai mes affaires en partant ; tache de ne pas perdre son adresse :
Mme Chabrol
rue du Fort
Pont-St-Esprit
Veritable hospitalité de la Lozère. Ames simples et confiantes. Très isolées au point de vue religieux. Le père est de Pont de Montvert et connait Gourdouze.
Adieu ma chère Maman, remercie bien Suzon de sa lettre ; je tacherai de lui repondre un de ces jours. En attendant je vous embrasse tous très affectueusement.

Jean

[1] Le mot fête est ici utilisé dans le sens d’anniversaire. Mathilde était née le 10 octobre 1866.