dimanche 21 janvier 2018

Wesserling, 21 janvier 1918 – Jean à sa mère

21/1/18

Maman chérie

Pas grand-chose de nouveau à te raconter. Hier j’ai profité de 2 heures de loisir pour aller faire mes adieux aux Scheurer. Ce sont de vrais amis. Le regret de les quitter entre pour une large part dans le regret de quitter l’Alsace. Le capitaine [Louis] de Ronseray est parti en permission ce matin ; quand il rentrera ce sera mon tour de partir.

Tendrement à toi, ma chère Maman
J. Médard

samedi 20 janvier 2018

Wesserling, 20 janvier 1918 – Jean à sa mère

20/1/18
            Maman chérie 

            Un veritable printemps par anticipation. Il fait presque trop chaud. Il n’y a plus trace de neige que sur quelques sommets.
            Merci de tes bonnes lettres des 15 et 16. Il ne faut pas s’en faire pour cette conference de prêtres. C’est un âne et voilà tout. Il est vrai que des types comme ça font beaucoup de mal et font desesperer de l’humanité. Il serait interessant d’écrire à son évêque, le cardinal de Cabière en lui représentant tout ce que ces âneries peuvent avoir de dangereux, comme ça peut dégouter de la guerre des gens simples qui se battent pour un tout autre idéal que l’idéal catholique. Il blamerait peut être son prêtre ; s’il ne le blame pas, c’est bon à savoir.
            Hier j’ai eu la joie de revoir Alexandre de Faye toujours aussi en train, toujours « follement heureux », très aimé semble-t-il de tous ceux qui l’entourent. Nous avons passé un bon moment ensemble.
            Le soir nous dinions chez les Stamm. Ça a été très gai. Quelques officiers d’artillerie. Mr Stamm a joué du pianola. Nous avons fait une partie de « up down » ; nous sommes rentrés assez tard.
               Ce soir j'espère pouvoir aller faire mes adieux aux Scheurer.
Tendrement
 
Jean

 
En contrepoint de la lettre de Jean,
le carnet de Madeleine Stamm, la plus jeune fille de ses hôtes
(Transcrits en violet : les passages où les deux textes se font écho.)

Carnet de Madeleine Stamm.
Document communiqué par Olivier Le Roy, son petit-neveu.
Collection Stamm-Binder ©
JANVIER
19 SAMEDI S. Sulpice   
Je suis allée voir les petites Federling qui étaient malades et en revenant vers 3 h ¼ il y avait beaucoup de soldats qui se promenaient sur le trottoir aussi je passais sur la route quand en arrivant devant les guérites j’en vois un qui se dirige vers moi et j’entends les deux autres qui disent « Ne lui fais pas de mal ».  Je commençais à avoir peur. Et voilà qu’en passant près de moi ce soldat sort un gros revolver en le mettant tout près de la figure me dit « Tu es un amour, je te brûle ». J’ai fait juste un petit mouvement mais j’ai eu joliment peur oh là là… Encore plus rétrospectivement… c’est effrayant quand on y pense. Comme il était un peu ivre c’est si vite fait de presser sur la gâchette quand le revolver est chargé. Il est absolument stupide ce soldat. Je suis furieuse contre le 109e. J’ai tout de suite pensé à ces deux jeunes filles l’une de Kruth [?] l’autre de Willer qui ont été tuées comme ça par un homme ivre vraiment ce n’est pas une plaisanterie à faire.
Nous avons eu à diner l’artillerie et l’I.D. après diner nous avons joué à la pièce c’était très amusant. Il n’y avait qu’un regret celui de penser que le départ se rapproche tant. Quel dommage…
Le petit Blanchet et Recopé ont été plus drôles que jamais. Nous étions le petit Blanchet, Van de Wall, moi et Recopé qui étions le camp des as et qui avons battu : Gresson, Médard, Yvonne et Chargrasse. J’ai fait un pari avec Recopé d’un kilo de sucre pour savoir s’il y avait oui ou non dans un plat et j’ai gagné. J’en suis ravie pour l’honneur parce que je suis sûre qu’il ne pourra pas trouver de sucre. 

 

jeudi 18 janvier 2018

Wesserling, 18 janvier 1918 – Jean à sa mère

18/1/18

Maman chérie

Absolument rien de nouveau. Pluie chaude. Ce matin Guy [Leenhardt] est parti avec son bataillon de l’autre coté des Monts. Ce sera bientôt notre tour. Notre Colonel [Camille Biesse] est décidement un charmant homme. Le Capitaine [Louis] de Ronseray lui a fait part ce matin de mon desir de retourner au 132. Il n’a fait aucune objection. Il trouve que nous sommes en effet trop d’officiers pour une periode calme. Il m’a dit qu’il me reclamerait comme officier de liaison en période active. Le capitaine de Ronseray partant en permission je vais le remplacer pendant ce temps. Après ce sera mon tour de depart. Après je rejoindrai le regiment.

Tendresses
Jean

mardi 16 janvier 2018

Wesserling, 16 janvier 1918 – Jean à sa mère

16/1/18

Ma chère Maman

Rien de sensationnel. Depuis deux jours il tombe de l’eau chaude, qui a eu raison de l’épaisse couche de neige qui recouvrait tout. Le temps s’est beaucoup radouci. Notre colonel [Camille Biesse] est un charmant homme. Je n’ai pas pu voir Guy [Leenhardt] bien longtemps hier. Malheureusement sa proposition pour le grade d’aspirant n’a pas depassé la Division. On trouve qu’il n’a pas assez de front. Je lui ai passé quelques bouquins. Nous allons probablement être séparés pour quelques jours.

Tendresses
Jean

lundi 15 janvier 2018

Wesserling, 15 janvier 1918 – Jean à sa mère

15/1/18
Collection Stamm-Binder © (Merci à Olivier Le Roy)
« Propriété de Jules Scheurer, industriel à Thann » en 1915

Ma chère Maman,

Hier journée radieuse. Je suis allé m’inviter à dejeuner chez les Scheurer en manière d’adieux. Je suis toujours ému de la façon dont je suis reçu dans cette maison. Je les regretterai plus peut-être que l’Alsace.

Au retour j’ai trouvé notre nouveau chef [le colonel Camille Biesse] qui est aux antipodes de l’ancien. Il a l’air d’un chef et c’est tout dire. II était d’ailleurs à la tête d’un bureau du G.Q.G. Très jeune. Je crois que la Division a fait une bonne acquisition.

Tendrement à toi
Jean

samedi 13 janvier 2018

Wesserling, 13 janvier 1918 – Jean à sa mère

14/1/18
[Il s’agit d’une erreur de date, la lettre ayant visiblement été écrite le dimanche, qui tombait le 13 janvier.] 

            Maman chérie 

            La periode actuelle est pour moi une des plus agreables depuis le debut de la guerre.
            D’abord la perspective de rentrer bientôt au 132me. Le colonel Maurel a décidement disparu de la circulation – pour la grande satisfaction de tous, on peut bien le dire. Son remplacant est designé ; il n’est pas encore arrivé.
            Pour aussi agreable que puisse être la vie ici après un pareil changement, je demanderai au colonel Biesse[1] – c’est le nom du nouveau titulaire – de reprendre mon ancienne affectation, ce qu’il ne peut pas me refuser – ces refus là c’était bon pour le colonel Maurel.
            Ne te fache pas de cette demarche. Elle est normale, étant donné qu’il n’y a pas de travail pour 4 ici, que j’y suis parfaitement inutile. Elle s’accorde d’ailleurs très bien avec mon petit egoïsme : un peu moins de bien être – ce bien être me pèse plus qu’il ne me plait – pas plus de peril. En effet en cas de coup dur il y a des chances pour que je reprenne mes fonctions d’officier de liaison et il vaut mieux dans ce cas être sous les ordres de n’importe qui plutôt que sous ceux de mon ancien patron.
            Cette perspective de reprendre ma place normale m’enlève tout scrupule d’être ici et de n’y rien faire. Quand le 132e était à K. [Kruth] j’allais le voir presque tous les jours. Maintenant c’est surtout la présence de Guy [Leenhardt] qui met un peu de couleur dans ma vie. C’est vraiment un chic garçon. Avant-hier soir nous avons diné ensemble en tête à tête.

En contrepoint de la lettre de Jean,
le carnet de Madeleine Stamm, la plus jeune fille de ses hôtes
(Transcrits en violet : les passages où les deux textes se font écho.)
 
Suite de la lettre de Jean
 
Hier matin nous devions déjeuner ensemble chez les Stamm, au dernier moment il a été obligé de décliner cette invitation étant de garde.
J’ai dû faire le culte ce matin, J. Monnier ayant fait faux bond. Bien entendu, n’étant pas prévenu à l’avance j’ai supprimé le sermon. Ns déjeunons chez les Stamm, le Cpte de Ronseray, le Ctne Recopé de Tilly et moi. Les Stamm ont été charmants, Mr seul est protestant, mais tous sont excellents – Madame, un fils mobilisé et deux jeunes filles qui sont là.
Après le déjeuner le vétérinaire est venu recoudre un petit chien qui avait été décousu par un chevreuil. C’était une forte émotion pour la propriétaire.
Puis Monsieur Stamm s’est mis au pianola et nous avons passé une délicieuse après-midi à écouter du Beethoven, des Liszt, du Brahms, du Grieg, etc.
Le soir 3 capitaines dinaient avec nous ; ce fut très gai. D’ailleurs tous ces jours-ci nous sommes très gais comme des prisonniers libérés.
Au revoir Maman chérie,
Tendrement à toi 
Jean 
 
Carnet de Madeleine Stamm
13 janvier1918
 
Crac s’est fait blesser ce matin par le chevreuil il était entré dans son parc et le chevreuil pour se débarrasser du chien lui a donné un bon coup de sabot. Il a une entaille de 10 [cm] au moins heureusement pas profonde, on a tout de suite appelé le vétérinaire de [mot illisible] qui lui a mis 2 épingles. Il l’a très bien soigné.
Nous avons eu à déjeuner Ronseray, Recopé et Médard. On avait aussi invité le petit Leenhardt et Pomier qui n’ont malheureusement pas pu venir.
     Après déjeuner on a recousu Crac et ensuite Papa a joué du pianola jusque vers 4 hres. Ils avaient l’air absolument ravis ils ne voulaient plus s’en aller, que c’est donc dommage qu’ils s’en aillent j’en suis désespérée.
Van de Wall et Chargrasse sont venus, eux aussi s’en vont c’est désespérant. Il part le 19 il se [mot illisible] malheureusement. 
 
       Mes très vifs remerciements à Olivier Le Roy, petit-neveu de Madeleine Stamm, qui m'a communiqué de
nombreux documents sur sa famille, dont les passages des carnets de Madeleine correspondants aux lettres de
Jean, et des photos.


 
Source : Wesserling, mémoires familiales Stamm-Binder,
site richement documenté d'Olivier Le Roy, arrière-petit-fils de Léon et Marie-Louise Stamm,
petit-fils d'Yvonne Stamm (épouse Binder) et petit-neveu de Madeleine.
(N.B. - La photo ci-dessus de Madeleine a été recadrée. Photo originale ici.)




[1] Jean écrit « Biès », mais l’orthographe correcte est Biesse.

vendredi 12 janvier 2018

Wesserling, 12 janvier 1918 – Jean à sa mère

12/1/18

Ma chère Maman

Hier journée passée presque entièrement à K. [Kruth] avec le 132e. C’était presque des adieux car l’Etat Major du regiment remonte pour quelques jours en ligne. Actuellement avec l’épaisseur de la neige c’est une veritable expédition.

Selon la tradition nous avons arrosé cette nouvelle separation. On aime un peu trop « arroser » au 132e. Péchenard était joyeux, « heureux de vivre et de voir clair », comme il dit.

Tendrement à vous tous
Jean

jeudi 11 janvier 2018

Wesserling, 11 janvier 1918 – Jean à sa mère

11/1/18
            Maman chérie 

            Hier soir Guy [Leenhardt] est venu Diner avec nous. Avant diner nous sommes allés ensemble chez les Stamm, où ns avons été très aimablement reçus, et invités à dejeuner Dimanche avec Maurice Pomier. Guy n’en revenait pas de voir une famille alsacienne si française, française au point de perdre l’accent.

En contrepoint de la lettre de Jean,
le carnet de Madeleine Stamm, la plus jeune fille de ses hôtes
(Transcrits en violet : les passages où les deux textes se font écho.)

Carnet de Madeleine Stamm.
Document communiqué par Olivier Le Roy, son petit-neveu.
Collection Stamm-Binder ©
JANVIER
10 JEUDI S. Guillaume 

Il fait un temps épouvantable je me demande comment la relève de la division pourra se faire avec un verglas pareil ; si ça pouvait retarder leur départ. Le col. Séguéla ne loge plus à la maison il est venu nous voir. Le petit Médard est venu avec son cousin Leenhardt un petit chasseur tout à fait gentil qui a à peine 20 ans. Je trouve que le petit Médard est vraiment tout à fait gentil et puis il est très bien au physique. Il me plait beaucoup. Après diner Ronseray est venu. Nous avons passé une soirée tout à fait agréable il nous a d’abord raconté tous ses débuts de campagne qui étaient très intéressants puis ensuite papa a joué du pianola pendant qu’il nous enseignait à jouer au Chicago. C’est un jeu de domino très amusant. Quel dommage que leur colonel soit parti si tard je suis sûre que s’il n’avait pas été là ils seraient venus beaucoup plus souvent c’est tout de même dommage.

 
Carnet de Madeleine Stamm.
 (Extrait de la journée du 11 janvier 1918.)
Document communiqué par Olivier Le Roy, son petit-neveu.
Collection Stamm-Binder ©
Roudouly est venu ainsi que Ronseray il est venu pour nous dire qu’il pourrait venir déjeuner dimanche avec Pomier, le petit Leenhardt, son cousin Médard et Recopé. Ça sera un diner très amusant. Mais ça sera aussi triste puisque ce sera un des derniers ils doivent partir le 19. Ça se rapproche… 
C’est absolument navrant…
          Après diner j’ai assisté à une nouvelle revue assez amusante. Guy aimerait devenir aspirant et il vient d’être proposé, mais je crois que d’après de nouvelles circulaires il ne peut pas le devenir avant 6 mois de front.
Tendrement  

Jean

mercredi 10 janvier 2018

Wesserling, 10 janvier 1918 – Jean à sa mère

10/1/18
            Maman chérie 

            En cherchant jusqu’où je dois remonter pour te raconter mes faits et gestes, je m’apperçois qu’il y deja passablement de temps que je ne t’ai pas écrit.
            Je reprends à Lundi soir, je crois que c’est ça. Eh bien ! Lundi soir une grande nouvelle – qui se chuchotait d’ailleurs depuis longtemps[1] – commençait à circuler assez librement, même sur le fil téléphonique, et le téléphone n’est pas le tombeau des secrets. Cette nouvelle c’est que le colonel Maurel ne rentrerait pas de permission. On ne sait pas ce qu’il deviendrait, ni par qui il serait remplacé, mais ce qu’on sait est deja bien beau.
            Le Cdt de Freycinet et un capitaine de la Division dinaient avec nous ; le repas fut très gai. Pour terminer dignement cette belle journée nous sommes allés voir au Foyer du Soldat une revue très spirituelle, très amusante et très bien jouée.

Source : collections BDIC

            Avant-hier nous étions invités à dejeuner chez les Scheurer, le capitaine de Ronseray et moi. La neige, qui avait presque completement disparu la veille sous la pluie chaude, était retombée très abondante pendant la nuit. De la salle à manger qui donne par une large baie sur la montagne, c’était éblouissant et féerique.
Et dans ce cadre les hôtes qui sont toujours une leçon vivante de courage et de bonté. De Trévise étaient là. La conversation s’est égarée sur le terrain politique et dans la discussion Mr Scheurer a apporté de la droiture, de la fermeté, de la courtoisie, des vastes connaissances et une vaste intelligence. C’est epatant. Il y a très souvent diversité de vue entre ses hôtes et lui, car ses hôtes, quand ce sont des militaires de carrière, sont réactionnaires, et lui est un republicain convaincu, frère de Scheurer-Kestner, président du Sénat et défenseur de Dreyfus.
            En rentrant, j’ai accompagné le Cpte de Ronseray dans sa visite chez les Galland, une aimable vieille dame, encore des industriels de la vallée.
            Le soir j’ai cherché Guy [Leenhardt], qui devait venir cantonner ici même avec sa compagnie. Mais il est arrivé trop tard.
            Je ne l’ai vu que le lendemain matin – hier. Il n’a pas été éprouvé le moins du moins par son sejour dans la montagne, a bonne mine et bon moral. Nous nous sommes promenés assez longuement dans le parc, qui prend vraiment beaucoup d’allure sous la neige. Elle fait du plus infect tas de fumier une masse immaculée.
            Je suis allé dejeuner à K. où j’étais invité par le 2me Bataillon. Il a l’air de reprendre corps. J’ai été très bien acceuilli par chacun. Après dejeuner nous avons fait un bridge, le Cdt Guilhaumon a absolument besoin de ça pour vivre. Puis j’ai retrouvé le fidèle Le Gall et nous avons passé une bonne partie de l’après-midi ensemble. [Pierre] Péchenard rentrait d’un cours ; nous avons fêté par des libations repetées le depart de mon grand patron [le colonel Maurel] et mon retour probable au bercail.
            Tu vois que maintenant c’est la bonne vie, la vraie detente. J’apprécie beaucoup plus qu’autrefois ces réjouissances.
            C’est une forme un peu inferieure de l’amitié, mais quand on en est sevré depuis longtemps, on devient moins difficile.
            Au revoir Maman cherie,
Tendrement à vous  

Jean 

            J’ai reçu une bonne lettre de tante Jeanne [Beau, née Médard].

[1] Ce changement d’affectation, ainsi que le remplacement du colonel Maurel par le colonel Biesse est mentionné pour la première fois dans le JMO de la 56ème D.I. le 14 décembre 1917.